Chapitre II Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 69 de 72
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Chapitre II

Chapitre II

Fantine heureuse

Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle

était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec

une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si

complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle

continua:

--Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a

longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit.

Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de

figures célestes.

Il leva son regard vers le crucifix.

--Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir

pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais?

Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler

plus tard.

Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M.

Madeleine.

--Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là.

Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son

visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce

que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux.

--Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi!

Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit

enfant qu'on apporte.

--Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de

fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il

faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement.

--Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce

médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi!

--Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous

serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne

suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez

raisonnable, je vous l'amènerai moi-même.

La pauvre mère courba la tête.

--Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment

bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire,

il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que

je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous

voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir

ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir.

Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui

parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que

j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à

Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être

heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui

me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma

Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien

que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais

malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on

verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son

enfant.

M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle

se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme

et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie

qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît

pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant,

elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions.

--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes

bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est.

A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas!

Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a

pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose

et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge

blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la

nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire

toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est

passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le

maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma

fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on

ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait

tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez!

Il lui prit la main:

--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez

bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous

sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.

En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque

mot.

Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques

plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle

se mit à dire des paroles indifférentes.

--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des

parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne

passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que

cette auberge-là.

M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec

anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses

devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite

faite, s'était retiré. La soeur Simplice était seule restée auprès

d'eux.

Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria:

--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!

Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son

souffle, et se mit à écouter avec ravissement.

Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou

d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve

toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène

des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait,

venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix.

Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette

petite fille que Fantine entendait chanter.

--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!

L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine

écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M.

Madeleine l'entendit qui disait à voix basse:

--Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a

une mauvaise figure, cet homme-là!

Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler

à elle-même, la tête sur l'oreiller.

--Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin,

d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin.

Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra

dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa

première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle

se mit à compter sur ses doigts.

--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle

aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme.

Ô ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je

pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire.

Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on

écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des

réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit

lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante.

Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à

demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage,

radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer

sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la

chambre, son oeil agrandi par la terreur.

--Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?

Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque

qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre

lui fit signe de regarder derrière lui.

Il se retourna, et vit Javert.

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