Chapitre I Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 42 de 72
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Chapitre I

Chapitre I

Histoire d'un progrès dans les verroteries noires

Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait

avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que

faisait-elle?

Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué

son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer.

C'était, on se le rappelle, en 1818.

Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années.

Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait

lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré.

Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits

industriels qui sont les grands événements des petits pays.

Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions

presque, de le souligner.

De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale

l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne.

Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières

premières qui réagissait sur la main-d'oeuvre. Au moment où Fantine

revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée

dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un

homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée

de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et,

pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement

rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait

été une révolution.

Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix

de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le

prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement,

d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur;

troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice,

profit pour le manufacturier.

Ainsi pour une idée trois résultats.

En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui

est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il

était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses

commencements, peu de chose.

On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent,

quelques centaines de francs tout au plus.

C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé

par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune

de tout ce pays.

À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la

tournure et le langage d'un ouvrier.

Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la

petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le

sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait

d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et

avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être

ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à

lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il

s'appelait le _père Madeleine_.

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