Chapitre XI Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 67 de 72
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Chapitre XI

Chapitre XI

Champmathieu de plus en plus étonné

C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il

tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses

vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et

il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son

arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient

blanchi depuis une heure qu'il était là.

Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y

eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si

poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord

on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire

que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.

Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le

président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les

gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous

appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les

témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.

Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête

qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut

militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit

d'une voix douce:

--Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président,

faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est

moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première

commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On

sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la

foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.

Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de

tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques

paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au

public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:

--Y a-t-il un médecin ici?

L'avocat général prit la parole:

--Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble

l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous

n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de

réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y

a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le

président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et

le reconduire à sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général.

Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici

les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles

furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de

cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les

ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui.

--Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou.

Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur,

lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné.

Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je

fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit.

Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon

mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis

devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que

cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas

dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé

monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est

vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux

très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez,

messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de

remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société;

mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose

nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez.

Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une

espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu

méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et

la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon,

vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi,

dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai

volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter.

Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous

dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est

affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne

me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me

reconnaîtrait, lui!

Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et

sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forçats:

--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...

Il s'interrompit, hésita un moment, et dit:

--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au

bagne?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux

pieds d'un air effrayé. Lui continua:

--Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute

l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour

l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres

T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?

--C'est vrai, dit Chenildieu.

Il s'adressa à Cochepaille:

--Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée

en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du

débarquement de l'empereur à Cannes, _1er mars 1815_. Relève ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de

lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était.

Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un

sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent.

C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir.

--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni

gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs émus. Personne

ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat

général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était

là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose

frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le

propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de

faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait

compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il

voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se

sentaient éblouis.

Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait.

L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette

aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin

d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte

de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil

cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un

autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les

hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce

vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible.

--Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je

m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire.

Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me

fera arrêter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un

bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce

moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent

et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a

jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se

trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit:

--Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition.

Puis il s'adressa à l'auditoire:

--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié,

n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de

faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que

tout ceci n'arrivât pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux

qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être

servis par quelqu'un dans la foule.

Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute

accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté

immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne

comprenant rien à cette vision.

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