Chapitre V Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 72 de 72
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Chapitre V

Chapitre V

Tombeau convenable

Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville.

L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une

sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes

triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'était un

galérien_, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures

tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un

galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les

détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans

toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:

--Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?--Le maire.--Bah!

M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un

affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est

arrêté.--Arrêté!--En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on

le transfère.--Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le

transférer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il

a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon,

trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à

tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y

avait là-dessous quelque mauvaise histoire.

«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens.

Une vieille dame, abonnée au _Drapeau blanc_, fit cette réflexion dont

il est presque impossible de sonder la profondeur:

--Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes!

C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à

Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la

ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait

servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était

assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La

fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était

verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux

religieuses, soeur Perpétue et soeur Simplice, qui veillaient près du

corps de Fantine.

Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière

se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans

un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter

chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait

d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait.

Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre

bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.

Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie

et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!»

En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par

l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la

chandelle qui brûlait.

La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier

qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de

redingote.

C'était M. Madeleine.

Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle

le disait elle-même plus tard en racontant son aventure.

--Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais....

Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au

commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire.

Il acheva sa pensée.

--En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je

me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma

chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute près

de cette pauvre femme.

La vieille obéit en toute hâte.

Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le

garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même.

On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans

faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un

passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le

fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été

éclairci.

Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il

laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa

porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son

volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.

La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être

aperçue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table,

sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois

jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit.

La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans

les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton

ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu.

Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: _Voici les deux

bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à

Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises_, et il posa sur cette

feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce

fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira

d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques

morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent.

Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les

chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est

probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en

s'évadant.

Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le

carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une

perquisition.

On frappa deux petits coups à la porte.

--Entrez, dit-il.

C'était la soeur Simplice.

Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait

vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de

particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles

nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de

reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse

était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait.

Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit

à la religieuse en disant:

--Ma soeur, vous remettrez ceci à monsieur le curé.

Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux.

--Vous pouvez lire, dit-il.

Elle lut.--«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je

laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et

l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux

pauvres.»

La soeur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons

inarticulés. Elle parvint cependant à dire:

--Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois

cette pauvre malheureuse?

--Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa

chambre, cela la troublerait.

Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils

entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui

disait de sa voix la plus haute et la plus perçante:

--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne

ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas

quitté ma porte!

Un homme répondit:

--Cependant il y a de la lumière dans cette chambre.

Ils reconnurent la voix de Javert.

La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait

l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans

cet angle.

La soeur Simplice tomba à genoux près de la table.

La porte s'ouvrit.

Javert entra.

On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de

la portière dans le corridor.

La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.

La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté.

Javert aperçut la soeur et s'arrêta interdit.

On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu

respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une

pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien

entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était

religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses

yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse

était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce

monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser

sortir la vérité.

En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer.

Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le

poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de

rester, et de hasarder au moins une question.

C'était cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le

savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela.

--Ma soeur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre?

Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit

défaillir.

La soeur leva les yeux et répondit:

--Oui.

--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous

n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le

cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?

La soeur répondit:

--Non.

Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans

hésiter, rapidement, comme on se dévoue.

--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément.

Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années;

vous avez rejoint dans la lumière vos soeurs les vierges et vos frères

les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis!

L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si décisif

qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait

de souffler et qui fumait sur la table.

Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes,

s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris.

Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux

ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et

qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a

jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours

auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse.

C'était peut-être celle-là.

Un dernier mot sur Fantine.

Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère.

Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que

Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après

tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est

pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce

strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.

Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à

tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait

où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les

premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée

à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit.

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