Chapitre IX Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 50 de 72
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Chapitre IX

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Succès de Madame Victurnien

La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose.

Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces

combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait

pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il

avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui

avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante,

personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la

charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité

qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de

tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur

autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction

qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès,

jugé, condamné et exécuté Fantine.

Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M.

Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont

elle ne rendait pas compte.

Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à

l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le

marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui

avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.»

Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:

«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les

cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand

les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se

trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant

encore environ cent francs.

Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la

garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix.

C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier.

Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle

rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière

vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première

est obscure, la seconde est noire.

Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment

on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux

jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture

son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la

lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains

êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent

tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime

talent et reprit un peu de courage.

À cette époque, elle disait à une voisine:

--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout

le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu

près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des

souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de

l'autre, tout cela me nourrira.

Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur.

Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son

dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et

le voyage! comment le payer?

La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de

vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la

bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les

riches, sachant tout juste assez écrire pour signer _Margueritte_, et

croyant en Dieu, ce qui est la science.

Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut.

Cette vie a un lendemain.

Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait

pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se

retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la

regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des

passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise.

Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les

sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous

connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité

venir à Paris! Impossible.

Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était

accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux

ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien

n'était.

--Cela m'est bien égal, dit-elle.

Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit

qu'elle devenait effrontée.

Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait

la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se

félicitait. Les méchants ont un bonheur noir.

L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle

avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez

donc comme mes mains sont chaudes.»

Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses

beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une

minute de coquetterie heureuse.

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