Chapitre VIII Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 49 de 72
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Chapitre VIII

Chapitre VIII

Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale

Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre

honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui

revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa

jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de

choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut

presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur

son travail futur; reste de ses habitudes de désordre.

Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée,

comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille.

En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier.

Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par

un écrivain public.

Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas

dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle

avait des allures».

Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles

ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la

brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou

le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame

descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison?

pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle

en a «plein sa papeterie?» etc., etc.--Il existe des êtres qui, pour

connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste

parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de

temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes

actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la

curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou

celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de

rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie,

corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des

laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un

portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de

pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces

mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des

catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des

existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert»

sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.

Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur

conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est

comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de

combustible; et le combustible, c'est le prochain.

On observa donc Fantine.

Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses

dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres,

elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments

où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait

aimé.

C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé.

On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la

même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se

procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à

Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme

qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche

aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être

une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de

Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes

trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!»

La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien,

gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien

avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque

de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille

femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93,

elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé

des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue,

épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle

était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où

l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était

faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné

son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une

communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras.

Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant:

«J'ai vu l'enfant».

Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la

fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la

part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait

plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à

quitter le pays.

C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir

demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au

lieu de douze.

Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait

son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour

acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La

surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de

l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée

de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra

dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous!

Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir

M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs,

parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle

plia sous cet arrêt.

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