Chapitre VII Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 22 de 72
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Chapitre VII

Chapitre VII

Le dedans du désespoir

Essayons de le dire.

Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui

les fait.

C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile.

La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa

clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le

bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du

bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience

et réfléchit.

Il se constitua tribunal.

Il commença par se juger lui-même.

Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua

qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût

peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas

il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce

n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre

quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement

de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi

fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et

physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela

eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte

de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au

collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère

par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour

sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin

qu'il avait eu tort.

Puis il se demanda:

S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord

ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de

travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et

avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas

plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus

de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids

dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la

surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait

pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du

délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la

victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le

droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine,

compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion,

ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus

faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait

tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.

Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire

également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance

déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de

saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de

travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société

traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la

répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus

dignes de ménagements.

Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.

Il la condamna sans haine.

Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il

n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se

déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il

avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son

châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr

c'était une iniquité.

La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on

n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean

Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait

fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé

qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les

hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux

lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère,

depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un

regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à

cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre

il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de

l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.

Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères

ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces

malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes

de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à

écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était

fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière

peuvent servir de rallonge au mal.

Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son

malheur, il jugea la providence qui avait fait la société.

Il la condamna aussi.

Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme

monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des

ténèbres de l'autre.

Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était

encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit

qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il

devenait impie.

Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.

La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à

fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme?

L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et

devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur peut-il devenir

difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la

pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous

une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y

avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première

étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans

l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et

faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement

éteindre?

Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout

physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu

à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures

de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan,

le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner,

ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui

regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le

ciel avec sévérité.

Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste

observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être

ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de

traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait

entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût

effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur

le front de tout homme: _Espérance_!

Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi

parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre

pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après

leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se

formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet

homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la

succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et

descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années

déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout

ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que

nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait

trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur,

il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même

bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres;

il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu

dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette

ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par

intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une

secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair

qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout

autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière

affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa

destinée.

L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus.

Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est

impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer

peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une

bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de

Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet

étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût

renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de

fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au

résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement

comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait:

sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une

tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus

que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les

nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer

davantage.

Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force

physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue,

pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre

hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos,

et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on

appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue

Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé

Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville

de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce

balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là,

soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers

d'arriver.

Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs

perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse

combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une

statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers,

ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale,

et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était

un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension

de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés

dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un

troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.

Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour

lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est

comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder

continuellement quelque chose de terrible.

Il était absorbé en effet.

À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une

intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse

était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait,

chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard,

il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et

monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles,

une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés,

d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse

l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide

que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet

ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur

des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement

éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre,

là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil,

l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs

lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus

noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et

venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que

Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je

ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans

l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux

hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les

réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette

société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour

qui est dessous.

Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la

nature de sa rêverie?

Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans

doute ce que pensait Jean Valjean.

Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines

de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur

presque inexprimable.

Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se

mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée

qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait

absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se

disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de

lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui

donnait un coup de bâton.

La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de

dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux

jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne

sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.

Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en

résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous

bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif

émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu

capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux

espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action

rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de

représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action

grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées

fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient

par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe

peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait

pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond

sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les

innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point

d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette

haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque

incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la

société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et

se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe

à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans

raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme très

dangereux_.

D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus,

lentement, mais fatalement. À coeur sec, oeil sec. À sa sortie du bagne,

il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme.

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