Chapitre II Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 56 de 72
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Chapitre II

Chapitre II

Comment Jean peut devenir Champ

Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance

quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se

déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que

l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant

prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression

désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus

que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu.

--Faites entrer, dit-il.

Javert entra.

M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main,

l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui

contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie.

Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer

à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial.

Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le

maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.

Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le

silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert,

qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la

civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du

caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un

physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M.

Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût

considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était

évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère,

probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement

intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le

visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements

brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus

inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un

regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était

arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se

tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la

rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a

toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un

mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille,

qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le

chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le

milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son

juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui

supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage

impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa

personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel

accablement courageux.

Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi.

--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?

Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis

éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant

pas la simplicité:

--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis.

--Quel acte?

--Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de

la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait

à votre connaissance.

--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.

--Moi, dit Javert.

--Vous?

--Moi.

--Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent?

--Vous, monsieur le maire.

M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère

et les yeux toujours baissés:

--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près

de l'autorité ma destitution.

M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.

--Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas.

Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il

faut que je sois chassé.

Et après une pause, il ajouta:

--Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour

injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.

--Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias?

qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre

moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous

envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé....

--Chassé, dit Javert.

--Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre, monsieur le maire.

Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et

tristement:

--Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour

cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé.

--Dénoncé!

--À la préfecture de police de Paris.

M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit

à rire.

--Comme maire ayant empiété sur la police?

--Comme ancien forçat.

Le maire devint livide.

Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua:

--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées.

Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à

Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent,

votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais,

moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean.

--Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là?

--Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand

j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean

Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait

commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit

savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on

le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La

colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture.

M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants,

reprit avec un accent de parfaite indifférence:

--Et que vous a-t-on répondu?

--Que j'étais fou.

--Eh bien?

--Eh bien, on avait raison.

--C'est heureux que vous le reconnaissiez!

--Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé.

La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la

tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:

--Ah!

Javert poursuivit:

--Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le

pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on

appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait

pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit.

Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol

de pommes à cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur

escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il

avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle.

Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle.

Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état,

monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer

Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison

d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne

sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit

bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que

voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un

fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!--Jean

Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.--Ne fais

donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne

de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.--Le Champmathieu

nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette

aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une

trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays,

notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le

revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir

eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce

pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean

Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait

de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille

Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il

aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean

Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait

_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le

voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On

s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne

sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent

de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus

rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière.

Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il

n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On

s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui

aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et

Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les

confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme

pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans,

même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce

moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris.

On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au

pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais

tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge

d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu....

--Eh bien? interrompit M. Madeleine.

Javert répondit avec son visage incorruptible et triste:

--Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais

c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.

M. Madeleine reprit d'une voix très basse:

--Vous êtes sûr?

Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction

profonde:

--Oh, sûr!

Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre

de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il

ajouta:

--Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends

pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur

le maire.

En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines

auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit:

«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de

simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par

cette question brusque:

--Et que dit cet homme?

--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean

Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper

des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme,

c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y

est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises.

Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à

perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère

bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas?

Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois.

C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela

chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le

feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas

l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là!

Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est

habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre

personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à

Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité.

M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi son dossier, et

le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant tour à tour comme un

homme affairé. Il se tourna vers Javert:

--Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous

perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous

allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend

des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de

déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est

un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il

soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue

Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison

voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les

fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de

police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du

Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez

procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous

pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour

cette affaire dans huit ou dix jours?...

--Plus tôt que cela, monsieur le maire.

--Quel jour donc?

--Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait

demain et que je partais par la diligence cette nuit.

M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.

--Et combien de temps durera l'affaire?

--Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans

la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma

déposition faite, je reviendrai ici.

--C'est bon, dit M. Madeleine.

Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.

--Pardon, monsieur le maire, dit-il.

--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.

--Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler.

--Laquelle?

--C'est que je dois être destitué.

M. Madeleine se leva.

--Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous

exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me

concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre.

J'entends que vous gardiez votre place.

Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle

il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et

chaste, et il dit d'une voix tranquille:

--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.

--Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.

Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua:

--Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je

vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à

nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner

au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le

but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme

respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai

offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si

l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré

indigne du service, et chassé. Eh bien?

Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma

vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je

n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait

injuste.

Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je

n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un

misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison!

Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté,

votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour

les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner

raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police

contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut,

c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là

que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon,

le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je

croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu!

Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre.

Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins,

je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te

prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronché, je me prends en faute,

tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je

travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du

service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de

l'inspecteur Javert.

Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et

convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange

honnête homme.

--Nous verrons, fit M. Madeleine.

Et il lui tendit la main.

Javert recula, et dit d'un ton farouche:

--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne

donne pas la main à un mouchard.

Il ajouta entre ses dents:

--Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus

qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte.

Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés:

--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je

sois remplacé.

Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré

qui s'éloignait sur le pavé du corridor.

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