Livre 1 — Chapitre LI La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 51 de 182
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Livre 1 — Chapitre LI

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Cependant les mauvais jours étaient revenus: Claes travaillait seul à la terre

tristement, car il n'y avait point de besogne pour deux. Soetkin demeurait seule dans

la chaumière,préparantde toutes façons les fèves, leur repas journalier,afin d'égayer

l'appétit de son homme. Et elle chantait & riait, afin qu'il ne souffrît point de la voir

dolente. La cigogne se tenait près d'elle, sur une patte & le bec dans ses plumes.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Un homme à cheval s'arrêta devant la chaumière; il était tout de noir vêtu, bien

maigre & avait l'air grandement triste.

- Y a-t-il quelqu'un céans? demanda-t-il.

- Dieu bénisse Votre Mélancolie, répondit Soetkin; mais suis-je un fantôme pour

que, me voyant ici, vous me demandiez s'il y a quelqu'un céans?

- Où est ton père? demanda le cavalier.

- Si mon père s'appelle Claes; il est là-bas, répondit Soetkin, & tu le vois semant

le blé.

Le cavalier s'en fut, & Soetkin aussi toute dolente, car il lui fallait aller, pour la

sixième fois, chercher, sans le payer, du pain chez le boulanger. Quand elle en

revint les mains vides, elle fut ébahie de voir revenir au logis Claes, triomphant &

glorieux, sur le cheval de l'homme vêtu de noir, lequel cheminait à pied, à côté de

lui en tenant la bride. Claes appuyait d'une main sur sa cuisse fièrement un sac de

cuir qui paraissait bien rempli.

En descendant de cheval, il embrassa l'homme, le battit joyeusement, puis

secouant le sac, il s'écria:

- Vive mon frère Josse, le bon ermite! Dieu le tienne en joie, en graisse, en liesse,

en santé! C'est le Josse de bénédiction, le Josse d'abondance, le Josse des soupes

grasses! La cigogne n'a point menti! Et il posa le sac sur la table.

Sur ce, Soetkin dit lamentablement:

- Mon homme, nous ne mangerons pas aujourd'hui: le boulanger m'a refusé du

pain.

- Du pain? dit Claes en ouvrant le sac & faisant couler sur la table un ruisseau

d'or, du pain? Voilà du pain, du beurre, de la viande, du vin, de la bière! voilà des

jambons, os à moelle, pâtés de hérons, ortolans, poulardes, castrelins, comme chez

les hauts seigneurs! voilà de la bière en tonnes & du vin en barils! Bien fou sera le

boulanger qui nous refusera du pain, nous n'achèterons plus rien chez lui.

- Mais, mon homme, dit Soetkin ébahie.

- Or çà, oyez, dit Claes, & soyez joyeuse. Katheline, au lieu d'achever dans le

marquisat d'Anvers son terme de bannissement, est allée, sous la conduite de Nele,

jusqu'à Meyborg pédestrement. Là, Nele a dit à mon frère Josse, que nous vivons

souvent de misère, nonobstant nos durs labeurs. Selon ce que ce bonhomme

messager m'a dit tantôt, - & Claes montra le cavalier vêtu de noir, - Josse a quitté

la sainte religion romaine pour s'adonner à l'hérésie de Luther.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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L'homme vêtu de noir répondit:

- Ceux-là sont hérétiques qui suivent le culte de la Grande Prostituée. Car le pape

est prévaricateur & vendeur de choses saintes.

- Ah! dit Soetkin, ne parlez pas si haut, monsieur: vous nous feriez brûler tretous.

- Donc, dit Claes, Josse a dit à ce bonhomme messager que, puisqu'il allait

combattre dans les troupes de Frédéric de Saxe, & lui amenait cinquante hommes

d'armes bien équipés, il n'avait pas besoin, allant en guerre, de tant d'argent pour

le laisser en la male heure, à quelque vaurien de landsknecht. Donc, a-t-il dit, porte

à mon frère Claes, avec mes bénédictions, ces sept cents florins carolus d'or; dis-lui

qu'il vive dans le bien & songe au salut de son âme.

- Oui, dit le cavalier, il en est temps, car Dieu rendra à l'homme selon ses oeuvres,

& traitera chacun selon le mérite de sa vie.

- Monsieur, dit Claes, il ne me sera pas défendu, dans l'entre-temps, de me réjouir

de la bonne nouvelle, daignez rester céans, nous allons pour la fêter manger de

belles tripes, force carbonnades, un jambonneau que j'ai vu tantôt si rebondi &

appétissant chez le charcutier, qu'il m'a fait sortir les dents longues d'un pied hors

la gueule.

- Las! dit l'homme, les insensés se réjouissent tandis que les yeux de Dieu sont

sur leurs voies.

- Or çà, messager, dit Claes, veux-tu ou non manger & boire avec nous?

L'homme répondit:

- Il sera temps, pour les fidèles, de livrer leurs âmes aux joies terrestres lorsque

sera tombée la grande Babylone!

Soetkin & Claes se signant, il voulut partir:

Claes lui dit:

- Puisqu'il te plaît de t'en aller ainsi mal choyé, donne à mon frère Josse le baiser

de paix & veille sur lui dans la bataille.

- Je le ferai, dit l'homme.

Et il s'en fut, tandis que Soetkin allait chercher de quoi fêter la fortune propice.

La cigogne eut, ce jour-là, à souper, deux goujons & une tête de cabiliau.

La nouvelle se répandit bientôt à Damme que le pauvre Claes était, par le fait de

son frère Josse, devenu Claes le riche, & le doyen disait que Katheline avait sans

doute jeté un sort sur Josse, puisque Claes avait reçu

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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de lui une somme d'argent très-grosse, sans doute, & n'avait pas donné la moindre

robe à Notre-Dame.

Claes & Soetkin furent heureux, Claes travaillant aux champs ou vendant son

charbon, & Soetkin se montrant au logis vaillante ménagère.

Mais Soetkin, toujours dolente, cherchait sans cesse, des yeux, sur les chemins

son fils Ulenspiegel.

Et tous trois goûtèrent le bonheur qui leur venait de Dieu en attendant ce qui leur

devait venir des hommes.

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