Livre 5 — Chapitre III La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 174 de 182
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Livre 5 — Chapitre III

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Voyant qu'on le laissait dire, le moine levait le nez sur le vaisseau; & les matelots

& soudards, pour le faire plus volontiers prêcher, parlaient mal de madame la Vierge,

de messieurs les saints & des pieuses pratiques de la Sainte Église romaine.

Alors, entrant en rage, il vomissait contre eux mille injures:

- Oui! s'écriait-il, oui, me voilà bien en la caverne des Gueux! Oui, ce sont bien

là ces maudits rongeurs de pays! Oui. Et on dit que l'inquisiteur, le saint homme,

en a brûlé trop! Non: il en reste encore de cette sale vermine. Oui, sur ces bons &

braves vaisseaux de Notre Seigneur Roi, si propres auparavant & si bien lavés, on

voit maintenant la vermine des Gueux, oui, la puante vermine. Oui, c'est de la

vermine, de la sale, puante, infâme vermine que le capitaine chanteur, le cuisinier

à la bedaine pleine d'impiété, & eux tous avec leurs croissants blasphématoires.

Quand le roi fera nettoyer ses navires avec le lavage d'artillerie, il faudra de la poudre

& des boulets pour plus de cent mille florins afin de dissiper cette sale vilaine puante

infection. Oui, vous êtes tous nés en l'alcôve de madame Lucifer, condamnée à

habiter avec Satanas entre des murs de vermine, sous des rideaux de vermine, sur

des matelats de vermine. Oui, & c'est là qu'en leurs infâmes amours ils mirent au

monde les Gueux. Oui, & je crache sur vous.

A ces propos, les Gueux lui dirent:

- Que gardons ici ce fainéant, qui ne sait que vomir des injures? pendons-le plutôt.

Et ils se mirent en devoir de le faire.

Le moine, voyant la corde prête, l'échelle contre le mât, & qu'on allait lui lier les

mains, dit lamentablement:

- Ayez pitié de moi, messieurs les Gueux, c'est le démon de colère qui parle en

mon coeur & non votre humble captif, pauvre moine qui n'a qu'un cou en ce monde:

gracieux seigneurs, faites miséricorde: fermez-moi la bouche, si vous le voulez,

avec une poire d'angoisse, c'est un mauvais fruit, mais ne me pendez point.

Eux, sans l'écouter, & malgré sa furieuse résistance, le traînaient vers

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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l'échelle. Il cria alors si aigrement, que Lamme dit à Ulenspiegel, qui était près de

lui le soignant dans la cuisine:

- Mon fils! mon fils! ils ont volé un cochon dans l'étable, & ils l'égorgent. Oh! les

larrons, si je savais me lever!

Ulenspiegel monta & ne vit que le moine. Celui-ci, en l'apercevant, tomba à

genoux, les mains vers lui tendues:

- Messire capitaine, disait-il, capitaine des Gueux vaillants, redoutable sur terre

& sur mer, vos soudards me veulent pendre parce que j'ai péché par la langue; c'est

une punition injuste, messire capitaine, car il faudrait alors colleter de chanvre tous

les avocats, procureurs, prédicateurs & les femmes, & le monde serait dépeuplé;

messire, sauvez-moi de la corde: je prierai pour vous, vous ne serez point damné:

baillez mon pardon. Le démon parolier m'emporta & me fit parler sans cesse: c'est

un bien grand malheur. Ma pauvre bile s'aigrit alors & me fait dire mille choses que

je ne pense point. Grâce, messire capitaine, & vous tous, messieurs, priez pour

moi.

Soudain Lamme parut sur le pont en son linge & dit:

- Capitaine & amis, ce n'était point le porc, mais le moine qui criait, j'en suis aise.

Ulenspiegel, mon fils, j'ai conçu un grand dessein à l'endroit de Sa Paternité;

donne-lui la vie, mais ne le laisse point libre, sinon il fera quelque mauvais coup sur

le navire: fais-lui bâtir plutôt sur le pont une cage étroite bien aérée, où il ne puisse

que s'asseoir & dormir, ainsi qu'on fait pour les chapons.: laisse-moi le nourrir, &

qu'il soit pendu s'il ne mange pas autant que je le veux.

- Qu'il soit pendu s'il ne mange point, dirent Ulenspiegel & les Gueux.

- Que comptes-tu faire de moi, gros homme? dit le moine.

- Tu le verras, répondit Lamme.

Et Ulenspiegel fit ce que Lamme voulait, & le moine fut mis en cage, & chacun

put à l'aise l'y considérer.

Lamme étant descendu dans la cuisine, Ulenspiegel l'y suivit & l'entendit se

disputer avec Nele:

- Je ne me coucherai point, disait-il, non, je ne me coucherai point pour que

d'autres viennent fouailler dans mes sauces; non, je ne resterai point dans mon lit,

comme un veau!

- Ne te fâche point, Lamme, disait Nele, sinon ta blessure va se rouvrir, & tu

mourras.

- Eh bien, dit-il, je mourrai: je suis las de vivre sans ma femme.

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N'est-ce pas assez pour moi de l'avoir perdue, sans que tu veuilles encore

m'empêcher, moi, le Maître-Queux de céans, de veiller moi-même au potage? ne

sais-tu pas qu'il y a une santé infuse dans le fumet des sauces & des fricassées?

Elles nourissent même mon esprit & me cuirassent contre l'infortune.

- Lamme, dit Nele, il faut écouter nos conseils & te laisser guérir par nous.

- Je veux me laisser guérir, dit Lamme; mais qu'un autre entre ici, quelque vaurien

ignorant, punais, sanieux, chassieux, morveux, qu'il vienne trôner comme

Maître-Queux à ma place, & patrouiller de ses sales doigts dans mes sauces,

j'aimerais mieux le tuer de ma louche de bois, qui serait de fer alors.

- Toutefois, dit Ulenspiegel, il te faut un aide, tu es malade...

- Un aide à moi! dit Lamme; à moi un aide! N'es-tu donc bourré que d'ingratitude

comme une saucisse de viande hachée? Un aide, mon fils, & c'est toi qui le dis, à

moi ton ami, qui t'ai nourri si longtemps & si grassement! Maintenant ma blessure

va se rouvrir. Mauvais ami, qui donc ici te préparerait la nourriture comme moi? Que

feriez-vous, tous deux, si je n'étais là pour te donner à toi, chef-capitaine, & à toi,

Nele, quelque friand ragoût?

- Nous besognerions nous-mêmes en cuisine, dit Ulenspiegel.

- La cuisine, dit Lamme: tu es bon pour en manger, pour la flairer, pour la humer;

mais pour en faire, non: pauvre ami & chef-capitaine, sauf respect, je te ferais

manger des gibecières découpées en rubans, tu les prendrais pour des tripes dures:

laisse-moi, laisse-moi, mon fils, être Maître-Queux de céans, sinon, je sécherai

comme un échalas.

- Demeure donc Maître-Queux, dit Ulenspiegel; si tu ne guéris point, je fermerai

la cuisine & nous ne mangerons que biscuit.

- Áh! mon fils, dit Lamme pleurant d'aise, tu es bon comme Notre-Dame.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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