Livre 3 — Chapitre XIII
Livre 3 — Chapitre XIII
Ne voulant point livrer bataille, le duc sans trêve harcelait le Taiseux vaguant par
le plat pays entre Juliers & la Meuse, faisant sonder partout le fleuve à Hondt,
Mechelen, Elsen, Meersen, & partout le trouvant rempli de chausse-trapes, pour
blesser hommes & chevaux voulant passer à gué.
A Stockem, les sondeurs n'en trouvèrent point. Le prince ordonna le passage.
Des reiters traversèrent la Meuse & se tinrent en ordre de bataille sur l'autre bord,
afin de protéger le passage du côté de l'évêché de Liége; puis s'alignèrent d'un bord
à l'autre, rompant ainsi le cours du fleuve, dix rangs d'archers & d'arquebusiers,
emmi lesquels se trouvait Ulenspiegel.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Il y eut de l'eau jusqu'aux cuisses, souventes fois quelque vague traitresse le
soulevait, lui & son cheval.
Il vit passer les soudards piétons portant un sachet de poudre sur leur couvre-chef
& en l'air leurs arquebuses; puis venaient les chariots, hacquebutes à croc, soudards
de manoeuvre, boute-feus, couleuvrines, doubles-couleuvrines, faucons,
fauconneaux, serpentins, demi-serpentins, doubles-serpentines, courtauds,
doubles-courtauds, canons, demi-canons, doubles-canons; sacres, petites pièces
de campagne montées sur avant-trains, conduites par deux chevaux, pouvant
manoeuvrer au galop & en tout point semblables à celles qui furent nommées les
Pistolets de l'empereur; derrière eux, protégeant la queue, des landskneckts & des
reiters de Flandre.
Ulenspiegel chercha quelque boisson réchauffante. L'archer Riesencraft, haut
Allemand, homme maigre, cruel & gigantal, ronflait à côté de lui sur son destrier, &,
soufflant, embaumait le brandevin. Ulenspiegel, cherchant un flacon sur la croupe
de son cheval, le trouva passé en baudrier au moyen d'une cordelette qu'il coupa;
et il prit le flacon, le huma joyeusement. Les archers compagnons lui dirent:
- Baille-nous-en.
Ce qu'il fit. Le brandevin étant bu, il noua la cordelette du flacon & le voulut
remettre sur la poitrine du soudard. Comme il levait le bras pour le passer,
Riesencraft se réveilla. Prenant le flacon, il voulut traire sa vache accoutumée.
Trouvant qu'elle ne donnait plus de lait, il entra dans une grande colère:
- Larron, dit-il, qu'as-tu sait de mon brandevin?
Ulenspiegel répondit:
- Je l'ai bu. Entre cavaliers trempés, le brandevin d'un seul est le brandevin de
tous. Méchant est le ladre.
- Demain je taillerai ta viande en champ clos, répondit Riesencraft.
- Nous nous taillerons, répondit Ulenspiegel, têtes, bras, jambes & tout. Mais
n'es-tu constipé, que tu as la trogne si aigre?
- Je le suis, répondit Riesencraft.
- Il faut donc, repartit Ulenspiegel, te purger & non te battre.
Il fut convenu entre eux qu'ils se rencontreraientle lendemain, montés & accoutrés
chacun à sa fantaisie & s'entre-tailleraient leur lard avec un court & raide estoc.
Ulenspiegel demanda de remplacer pour lui l'estoc par un bâton, ce qui lui fut
permis.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Dans l'entre-temps, tous les soudards ayant passé le fleuve & se mettant en bon
ordre à la voix des colonels & capitaines, les dix rangs d'archers passèrent
également.
Et le Taiseux dit:
- Marchons sur Liége!
- Ulenspiegel en fut joyeux, & avec tous les Flamands, s'exclama:
- Longue vie à d'Orange, marchons sur Liége!
Mais les étrangers, & notamment les Hauts-Allemands, dirent qu'ils étaient trop
lavés & rincés pour marcher. Vainement le prince les assura qu'ils allaient à une
sûre victoire, en une ville amie, ils ne voulurent rien entendre, allumèrent de grands
feux & se chauffèrent devant, avec leurs chevaux déharnachés.
L'attaque de la ville fut remise au lendemain où d'Albe, grandement ébahi du hardi
passage, apprit, par ses espions, que les soudards du Taiseux n'étaient point encore
prêts à l'attaque.
Sur ce, il fit menacer Liége & tout le pays d'alentour de les mettre à feu & à sang,
si les amis du prince y faisaient quelque mouvement. Gérard de Groesbeke, le
happe-chair épiscopal, fit armer ses soudards contre le prince qui arriva trop tard,
par la faute des Hauts-Allemands, qui avaient eu peur d'un peu d'eau dans leurs
chausses.