Livre 3 — Chapitre XXX La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 134 de 182
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Livre 3 — Chapitre XXX

Livre 3 — Chapitre XXX

Ulenspiegel & Lamme marchaient sur Gand, & vinrent à l'aube à Lokeren. La terre

au loin suait de rosée; des vapeurs blanches & fraîches glissaient sur les prairies.

Ulenspiegel, en passant devant une forge, siffla comme l'alouette, l'oiseau de liberté.

Et aussitôt une tête parut, déchevelée &

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blanche, à la porte de la forge, & d'une voix faible imita le clairon guerrier du coq.

Ulenspiegel dit à Lamme:

- Celui-ci est le smitte Wasteele, forgeant le jour des bêches, des pioches, des

socs de charrue, battant le fer quand il est chaud pour en façonner de belles grilles

pour les choeurs d'église, & souventes fois, la nuit, faisant & fourbissant des armes

pour les soudards de la libre conscience. Il n'a point gagné bonne mine à ce jeu,

car il est pâle comme un fantôme, triste comme un damné, & si maigre que les os

lui trouent la peau. Il ne s'est point encore couché, sans doute ayant besogné toute

la nuit.

- Entrez tous deux, dit le smitte Wasteele, & menez vos ânes dans le pré, derrière

la maison.

Cela étant fait, Lamme & Ulenspiegel se trouvant dans la forge, le smitte Wasteele

descendit dans la cave de sa maison tout ce qu'il avait, pendant la nuit, fourbi d'épées

& fondu de fers de lance, & prépara la besogne journalière pour ses manouvriers.

Regardant Ulenspiegel d'un oeil sans lumière, il lui dit:

- Quelles nouvelles m'apportes-tu du Taiseux?

Ulenspiegel répondit:

- Le prince est chassé du Pays-Bas avec son armée à cause de la lâcheté de

ses mercenaires, qui crient: Geld, geld! argent, argent! quand il faut se battre. Il s'en

est allé vers France avec les soudards fidèles, son frère le comte Ludovic & le duc

des Deux-Ponts, au secours du roi de Navarre & des Huguenots; de là il passa en

Allemagne, à Dillenbourg, où maints réfugiés des Pays-Bas sont près de lui. Il te

faut envoyer des armes & l'argent par toi recueilli, tandis que nous nous ferons sur

la mer oeuvre d'hommes libres.

- Je ferai ce qu'il faut, dit le smitte Wasteele; j'ai des armes & neuf mille florins.

Mais n'êtes-vous point venus sur des ânes?

- Oui, dirent-ils.

- Et n'avez-vous pas eu, chemin faisant, de nouvelles de trois prédicants, tués,

dépouillés & jetés en un trou sur les rochers de Meuse?

- Oui, dit Ulenspiegel avec grande assurance, ces trois prédicants étaient des

espions du duc, des meurtriers payés pour tirer le prince de liberté. A deux, Lamme

& moi, les fîmes passer de vie à trépas. Leur argent est à nous & leurs papiers

semblablement. Nous en prendrons ce qu'il nous faut pour notre voyage, le reste

nous le donnerons au prince.

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Et Ulenspiegel ouvrant son pourpoint & celui de Lamme, en tira les papiers &

parchemins. Le smitte Wasteele les ayant lus:

- Ils renferment, dit-il, des plans de bataille & de conspiration. Je les ferai remettre

au prince, & il lui sera dit qu'Ulenspiegel & Lamme Goedzak, ses vagabonds fidèles,

sauvèrent sa noble vie. Je vais faire vendre vos ânes pour qu'on ne vous reconnaisse

point à vos montures.

Ulenspiegel demanda au smitte Wasteele si le tribunal des échevins à Namur

avait déjà lancé les happe-chair à leurs chausses.

- Je vous vais dire ce que je sais, répondit Wasteele. Un forgeron de Namur,

vaillant réformé, passa l'autre jour par ici, sous le prétexte de me demander mon

aide pour les grilles, girouettes & autres ferrures d'un castel que l'on va bâtir près

de la Plante. L'huissier du tribunal des échevins lui a dit que ses maîtres s'étaient

déjà réunis, & qu'un cabaretier avait été appelé, parce qu'il demeurait à quelques

cents toises de l'endroit du meurtre. Interrogé s'il avait ou non vu les meurtriers ou

ceux qu'il pourrait soupçonner comme tels, il avait répondu: ‘J'ai vu des manants &

des manantes cheminant sur des ânes, me demandant à boire & restant sur leurs

montures, ou en descendant pour boire chez moi de la bière pour les hommes, de

l'hydromel pour les femmes & fillettes. Je vis deux vaillants manants parlant de

raccourcir d'un pied messire d'Orange.’ Et ce disant, l'hôte, sifflant, imita le passage

d'un couteau dans les chairs du cou. ‘Par le Vent d'Acier, dit-il, je vous entretiendrai

secrètement, ayant pouvoir de le faire.’ Il parla & fut relâché. Depuis ce temps, les

conseils de justice ont sans doute adressé des missives à leurs conseils subalternes.

L'hôte dit n'avoir vu que des manants & manantes montés sur des ânes, il s'ensuivra

que l'on donnera la chasse à tous ceux que l'on trouvera califourchonnantun baudet.

Et le prince a besoin de vous, mes enfants.

- Vends les ânes, dit Ulenspiegel, & gardes-en le prix pour le trésor du prince.

Les ânes furent vendus.

- Il vous faut maintenant, dit Wasteele, que vous ayez chacun un métier libre &

indépendant des corporations; sais-tu faire des cages d'oiseaux & des souricières?

- J'en fis jadis, dit Ulenspiegel.

- Et toi? demanda Wasteele à Lamme.

- Je vendrai des eete-koecke & des olie-koecken; ce sont des crêpes & des

boulettes de farine à l'huile.

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- Suivez-moi; voici des cages & des souricières toutes prêtes; les outils & le filigrane

de cuivre qu'il saut pour les réparer & en faire d'autres. Elles me furent rapportées

par un de mes espions. Ceci est pour toi, Ulenspiegel. Quant à toi, Lamme, voici

un petit fourneau & un soufflet; je te donnerai de la farine, du beurre & de l'huile

pour faire les eete-koecken & les olie-koecken.

- Il les mangera, dit Ulenspiegel.

- Quand ferons-nous les premières? demanda Lamme.

Wasteele répondit:

- Vous m'aiderez d'abord pendant une nuit ou deux; je ne puis seul achever ma

grande besogne.

- J'ai faim, dit Lamme, mange-t-on ici?

- Il y a du pain & du fromage, dit Wasteele.

- Sans beurre, demanda Lamme.

- Sans beurre? dit Wasteele.

- As-tu de la bière ou du vin? demanda Ulenspiegel.

- Je n'en bois jamais, répondit-il, mais j'irai in het Pelicaen, ici près, vous en

chercher si vous le voulez.

- Oui, dit Lamme, & apporte-nous du jambon.

- Je ferai ce que vous voulez, dit Wasteele, regardant Lamme avec grand dédain.

Toutefoisil apporta de la dobbel-clauwaert& un jambon. Et Lamme joyeux mangea

pour cinq.

Et il dit:

- Quand nous mettons-nous à l'ouvrage?

- Cette nuit, dit Wasteele; mais reste dans la forge & n'aie point de peur de mes

manouvriers. Ils sont réformés comme toi.

- Ceci est bien, dit Lamme.

A la nuit, le couvre-feu ayant sonné & les portes étant closes, Wasteele s'étant

fait aider par Ulenspiegel & Lamme descendant & remontant de sa cave dans la

forge des lourds paquets d'armes:

- Voici, dit-il, vingt arquebuses qu'il faut réparer, trente fers de lance à fourbir, &

du plomb pour quinze cents balles à fondre; vous allez m'y aider.

- De toutes mains, dit Ulenspiegel, que n'en ai-je quatre pour te servir.

- Lamme nous viendra en aide, dit Wasteele.

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- Oui, répondit Lamme piteusement & tombant de sommeil à cause de l'excès de

boisson & de nourriture.

- Tu fondras le plomb, dit Ulenspiegel.

- Je fondrai le plomb, dit Lamme.

Lamme, fondant son plomb & coulant ses balles, regardait d'un oeil farouche le

smitte Wasteele qui le forçait de veiller quand il tombait de sommeil. Il coulait les

balles avec une colère silencieuse, ayant grande envie de verser le plomb fondu

sur la tête du sorgeron Wasteele. Mais il se retint. Vers la minuit, la rage le gagnant

en même temps que l'excès de fatigue, il lui tint ce discours d'une voix sifflante,

tandis que le smitte Wasteele avec Ulenspiegel fourbissait patiemment des canons,

arquebuses & fers de lance:

- Te voilà, dit Lamme, maigre, pâle & chétif, croyant à la bonne foi des princes &

des grands de la terre, & dédaignant, par un zèle excessif, ton corps, ton noble

corps que tu laisses périr dans la misère & l'abjection. Ce n'est pas pour cela que

Dieu le fit avec dame Nature. Sais-tu que notre âme, qui est le souffle de vie, a

besoin, pour souffler, de fèves, de boeuf, de bière, de vin, de jambon, de saucissons,

d'andouilles & de repos; toi, tu vis de pain, d'eau & de veilles.

- D'où te vient cette abondance parlière? demanda Ulenspiegel.

- Il ne sait ce qu'il dit, répondit tristement Wasteele.

Mais Lamme se fâchant:

- Je le sais mieux que toi. Je dis que nous sommes fous, moi, toi & Ulenspiegel

pareillement, de nous crever les yeux pour tous ces princes & grands de la terre,

qui riraient fort de nous s'ils nous voyaient crevant de fatigue, ne point dormir pour

fourbir des armes & fondre des balles à leur service. Tandis qu'ils boivent le vin de

France & mangent les chapons d'Allemagne dans des hanaps d'or & des écuelles

d'étain d'Angleterre, ils ne s'enquerront point si, tandis que nous cherchons en l'air

Dieu, par la grâce duquel ils sont puissants; leurs ennemis nous coupent les jambes

de leur faux & nous jettent dans le puits de la mort. Eux, dans l'entre-temps, qui ne

sont ni réformés, ni calvinistes, ni luthériens, ni catholiques, mais sceptiques &

doubteurs entièrement, achèteront, conquerront des principautés, mangeront le

bien des moines, des abbés & des couvents, auront tout: vierges, femmes &

filles-folles, & boiront dans leurs hanaps d'or à leur perpétuelle gaudisserie, à nos

sempiternelles niaiseries, folies, âneries, & aux sept péchés capitaux qu'ils

commettent, ô smitte Wasteele, sous le nez maigre

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BON BUVEUR VIDANT LES POTS RIEN QU'EN LES REGARDANT .

Félicien Rops. imp. del et sculps. Brux.

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de ton enthousiasme. Regarde les champs, les prés, regarde les moissons, les

vergers, les boeufs, l'or sortant de la terre; regarde les fauves des forêts, les oiseaux

du ciel, les délicieux ortolans, les grives fines, la hure du sanglier, la cuiffe du

chevreuil: tout est à eux, chasse, pêche, terre, mer, tout. Et toi tu vis de pain & d'eau,

& nous nous exterminons ici pour eux, sans dormir, sans manger & sans boire. Et

quand nous serons morts, ils bailleront un coup de pied à nos charognes & diront

à nos mères: ‘Faites-en d'autres, ceux-ci ne peuvent plus servir.’

Ulenspiegel riait sans mot dire. Lamme soufflait d'indignation, mais Wasteele,

parlant d'une voix douce:

- Tu parles légèrement, dit-il. Je ne vis point pour le jambon, la bière ni les ortolans,

mais pour la victoire de la libre conscience. Le prince de liberté fait comme moi. Il

sacrifie ses biens, son repos & son bonheur pour chasser des Pays-Bas les

bourreaux & la tyrannie. Fais comme lui & tâche de maigrir. Ce n'est point par le

ventre que l'on sauve les peuples, mais par les fiers courages & les fatigues

supportées jusqu'à la mort sans murmure. Et maintenant va te coucher, si tu as

sommeil.

Mais Lamme ne le voulut point, étant honteux.

Et ils fourbirent des armes & fondirent des balles jusqu'au matin. Et ainsi pendant

trois jours.

Puis ils partirent pour Gand, la nuit; vendant des cages, des souricières & des

olie-koekjes.

Et ils s'arrêtèrent à Meulestee, la villette des moulins, dont on voit partout les toits

rouges, y convinrent de faire séparément leur métier & de se retrouver le soir avant

le couvre-feu In de Zwaen, à l'auberge du Cygne.

Lamme vaguait par les rues de Gand vendant des olie-koekjes, prenant goût à

ce métier, cherchant sa femme, vidant force pintes & mangeant sans cesse.

Ulenspiegel avait remis des lettres du prince à Jacob Scoelap, licencié en médecine,

à Lieven Smet, tailleur de drap, à Jan de Wulfschaeger, à Gillis Coorne, teinturier

en incarnat, & à Jan de Roose, tuilier, qui lui donnèrent l'argent récolté par eux pour

le prince, & lui dirent d'attendre encore quelques jours à Gand & aux environs, &

qu'on lui en donnerait davantage.

Ceux-là ayant été pendus plus tard au Gibet-Neuf, pour hérésie, leurs corps furent

enterrés au Champ de Potences, près la porte de Bruges.

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