Livre 3 — Chapitre XXXVII
Livre 3 — Chapitre XXXVII
Depuis longtemps, au pays de Damme & dans les environs, avaient été commis
plusieurs crimes abominables. Fillettes, jeunes gars, hommes vieux, que l'on savait
s'en être allés chargés d'argent vers Bruges, Gand ou quelque autre ville ou village
de Flandre, furent trouvés morts, nus comme des vers & mordus à la nuque par
des dents si longues & si aiguës que l'os du cou était cassé à tous.
Les médecins & chirurgiens-barbiers déclarèrent que ces dents étaient celles
d'un grand loup. ‘Des larrons, disaient-ils, étaient venus sans doute, après le loup,
& avaient dépouillé les victimes.’
Nonobstant toutes recherches, nul ne put découvrir quels étaient les larrons.
Bientôt le loup fut oublié.
Plusieurs notables bourgeois, qui s'étaient mis fièrement en route sans escorte,
disparurent sans que l'on sût ce qu'ils étaient devenus, sauf parfois que quelque
manant, allant au matin pour labourer la terre, trouvait des traces de loup dans son
champs, tandis que son chien, creusant de ses pattes les sillons, mettait au jour un
pauvre corps mort & portant les dents du loup marquées sur la nuque ou sous
l'oreille, & maintes fois aussi
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
340
à la jambe, & toujours par derrière. Et toujours aussi l'os du cou & de la jambe était
brisé.
Le paysan, peureux, allait tout soudain donner avis au bailli qui venait avec le
greffier criminel, deux échevins & deux chirurgiens au lieu où gisait le corps de
l'occis. L'ayant visité diligemment & soigneusement, ayant parfois, quand le visage
n'était point mangé par les vers, reconnu sa qualité, voire son nom & lignage, ils
s'étonnaient toutefois que le loup, qui tue par faim, n'eût point enlevé de morceau
du mort.
Et ceux de Damme furent bien effrayés, & nul n'osait plus sortir la nuit sans
escorte.
Or il advint que plusieurs vaillants soudards furent envoyés à la recherche du
loup, avec ordre de le chercher, de jour & de nuit, dans les dunes, le long de la mer.
Ils étaient alors près de Heyst, dans les grandes dunes. La nuit était venue. L'un
d'eux, confiant en sa force, voulut les quitter pour aller seul à la recherche, armé
d'une arquebuse. Les autres le laissèrent faire, certains que, vaillant & armé comme
il l'était, il tuerait le loup si celui-ci osait se montrer.
Leur compagnon étant parti, ils allumèrent du feu & jouèrent aux dés en buvant
à même à leurs flacons de brandevin.
Et de temps en temps, ils criaient:
- Or çà, camarade, reviens; le loup a peur; viens boire!
Mais il ne répondait point.
Soudain, entendant un grand cri comme d'un homme qui meurt, ils coururent du
côté où le cri était parti, disant:
- Tiens bon, nous venons à la rescousse.
Mais ils furent longtemps avant de trouver leur camarade, car les uns disaient
que le cri était venu de la vallée, & les autres de la plus haute dune.
Enfin, ayant bien fouillé dune & vallée avec leurs lanternes, ils trouvèrent leur
compagnon mordu à la jambe & au bras, par derrière, & le cou brisé comme les
autres victimes.
Couché sur le dos, il tenait son épée dans sa main crispée; son arquebuse gisait
sur le sable. A côté de lui étaient trois doigts coupés, qu'ils emportèrent & qui
n'étaient point les siens. Son escarcelle avait été enlevée.
Ils prirent sur leurs épaules le cadavre de leur compagnon, sa bonne épée & sa
vaillante arquebuse, &, dolents & colères, ils portèrent le corps
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
341
au bailliage où le bailli le reçut en la compagnie du greffier criminel, de deux échevins
& de deux chirurgiens.
Les doigts coupés furent examinés & reconnus pour être des doigts de vieillard,
lequel n'était manouvrier en aucun métier, car les doigts étaient effilés & les ongles
en étaient longs comme ceux des hommes de robe ou d'église.
Le lendemain, le bailli, les échevins, le greffier, les chirurgiens & les soudards
allèrent à la place où avait été mordu le pauvre mort & virent qu'il y avait des gouttes
de sang sur les herbes & des pas qui allaient jusqu'à la mer où ils s'arrêtaient.