Livre 1 — Chapitre LIV La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 54 de 182
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Livre 1 — Chapitre LIV

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En ce temps-là, deux frères prémontrés vinrent à Damme vendre des indulgences.

Ils étaient vêtus, par-dessus leur accoutrement monacal, d'une belle chemise garnie

de dentelles.

Se tenant à la porte de l'église quand le temps était clair, & sous le porche quand

le temps était pluvieux, ils affichèrent leur tarif, dans lequel ils donnaient pour six

liards, pour un patard, une demi-livre parisis, pour

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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sept, pour douze florins carolus cent, deux cents, trois cents, quatre cents ans

d'indulgences, &, suivant les prix, indulgence demi-plénière ou plénière tout à fait

& le pardon des crimes les plus énormes, voire celui de désirer violer Madame la

Vierge. Mais celui-là coûtait dix-sept florins.

Ils délivraient aux chalands qui les payaient de petits morceaux de parchemin où

était écrit le chiffre des années d'indulgences. Au-dessous, se lisait cette inscription:

Qui ne veut être

Etuvée, rôt ou fricassée

En purgatoire pour mille ans,

En enfer brûlant toujours,

Qu'il achète les indulgences,

Gráces et miséricordes

Pour un peu d'argent,

Dieu le lui rendra.

Et il leu venait des acheteurs de dix lieues à la ronde.

L'un des bons frères prêchait souvent au peuple; il avait la trogne fleurie & portait

ses trois mentons & sa bedaine sans embarras.

‘Malheureux! disait-il fixant les yeux sur l'un ou l'autre de ses auditeurs;

malheureux! te voici en enfer! Le feu te brûle cruellement: on te fait bouillir dans le

chaudron plein d'huile où l'on prépare les olie-koekjes d'Astarté; tu n'es qu'un boudin

sur la poêle de Lucifer, un gigot sur celle de Guilguiroth, le grand diable, car on te

coupe en morceaux préalablement. Vois ce grand pécheur, qui méprifa les

indulgences; vois ce plat de fricadelles: c'est lui, c'est lui, son corps impie, son corps

damné ainsi réduit. Et quelle sauce! soufre, poix & goudron! Et tous ces pauvres

pécheurs sont ainsi mangés pour renaître continuellement à la douleur. Et c'est là

que sont vraiment les larmes & les grincements de dents. Ayez pitié, Dieu de

miséricorde! Oui, te voici en enfer, pauvre damné, souffrant tous ces maux. Que

l'on donne pour toi un denier, tu ressens tout soudain du soulagement à la main

droite; que l'on en donne encore un demi, & voilà tes deux mains hors du feu. Mais,

le reste du corps? Un florin, & voici que tombe la rofée de l'indulgence. O fraîcheur

délicieuse! Et pendant dix jours, cent jours, mille ans, suivant que l'on paye: plus

de rôt, d'olie-koekje, ni de fricassée! Et si ce n'est pour toi, pécheur, n'y a-t-il point

là, dans les secrètes profondeurs du feu, de pauvres âmes,

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tes parentes, une épouse aimée, quelque mignonne fillette avec laquelle tu péchas

volontiers?’

Et, ce disant, le moine donnait un coup de coude au frère qui se trouvait à côté

de lui, avec un bassin en argent. Et le frère baissant les yeux à ce signe agitait son

bassin onctueusement pour appeler la monnaie.

‘N'as-tu pas, poursuivait le moine, n'as-tu pas dans cet horrible feu un fils, une

fille, quelque enfantelet aimé? Ils crient, ils pleurent, ils t'appellent. Pourras-tu rester

sourd à ces voix lamentables? Tu ne le saurais; ton coeur de glace va se fondre,

mais c'est un carolus que cela te coûtera. Et regarde: au son de ce carolus sur ce

vil métal... (Le moine compagnon secoua encore son bassin.), un vide se fait dans

le feu, & la pauvre âme monte jusqu'à la bouche de quelque volcan. La voici dans

l'air frais, dans l'air libre! Où sont les douleurs du feu? La mer est proche, elle s'y

plonge, elle nage sur le dos, sur le ventre, sur les vagues & au-dessous d'elles.

Écoute comme elle crie de joie, vois comme elle se roule dans l'eau! Les anges la

regardent & sont heureux. Ils l'attendent, mais elle n'en a pas assez encore, elle

voudrait devenir poisson. Elle ne sait pas qu'il y a là-haut des bains suaves, pleins

de parfums, où roulent de grands morceaux de sucre candi blanc & frais comme

glace. Paraît un requin: elle ne le redoute point. Elle monte sur son dos, mais il ne

la sent pas; elle veut aller avec lui dans les profondeurs de la mer. Elle y va saluer

les anges des eaux, qui mangent de la waterzoey dans des chaudrons de corail &

des huîtres fraîches sur des assiettes de nacre. Et comme elle est bien-reçue, fêtée,

choyée; les anges l'appellent toujours d'en haut. Enfin bien rafraîchie, heureuse, la

vois-tu s'élever & chanter comme une alouette jusqu'au plus haut ciel où Dieu trône

en sa gloire? Elle y trouve tous ses terrestres parents & amis, sauf ceux qui, ayant

médit des indulgences & de notre mère sainte Église, brûlent au parfond des enfers.

Et ainsi toujours, toujours, toujours, jusque dans les siècles des siècles, dans la

toute-cuisante éternité. Mais l'autre âme, elle, est près de Dieu, se rafraîchissant

dans les bains suaves & croquant le sucre candi. Achetez des indulgences, mes

frères: on en donne pour des crusats, pour des florins d'or, pour des souverains

d'Angleterre! La monnaie de billon n'est point rejetée. Achetez! achetez! c'est la

sainte boutique: il y en a pour les pauvres & pour les riches, mais, par grand malheur,

on ne peut faire crédit, mes frères, car acheter & ne pas payer comptant est un

crime aux yeux du Seigneur.’

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Le frère qui ne prêchait point agitait son plateau. Les florins, crusats, ducatons,

patards, sols & deniers y tombaient dru comme grêle.

Claes, se voyant riche, paya un florin pour dix mille ans d'indulgences. Les moines

lui baillèrent en échange un morceau de parchemin.

Bientôt, voyant qu'il ne restait plus à Damme que les ladres qui n'eussent pas

acheté d'indulgences, ils s'en furent à deux à Heyst.

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