Livre 3 — Chapitre VIII La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 112 de 182
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Livre 3 — Chapitre VIII

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Le lendemain, par un clair soleil, la procession sortit de l'église. Ulenspiegel avait

raccommodé de son mieux les douze saints qui se balançaient sur leurs socles

entre les bannières des corporations, puis venait la statue de Notre-Dame; puis les

filles de la Vierge tout de blanc vêtues & chantant des cantiques, puis les archers

& [arbalétriers, puis la plus proche du dais & se balançant plus que les autres,

Pompilius pliant sous les lourds accoutrements de Monsieur saint Martin.

Ulenspiegel, s'étant muni de poudre à gratter, avait vêtu lui-même Pompilius de

son costume épiscopal, lui avait mis les gants & la crosse & enseigné la manière

latine de bénir le peuple. Il avait aussi aidé les prêtres à se vêtir. Aux uns il mettait

l'étole, aux autres l'aumusse, aux diacres l'aube. Il courait de ci, de là dans l'église,

rétablissant en ses plis un pourpoint ou un haut-de-chausses. Il admirait & louait

les armes bien fourbies des arbalétriers & les arcs redoutables de la confrérie des

archers. Et à chacun il versait sur la fraise, le dos ou le poignet, une pincée de

poudre à gratter. Mais le doyen & les quatre porteurs de saint Martin furent ceux

qui en eurent le plus. Quant aux filles de la Vierge, il les épargna en considération

de leur grâce mignonne.

La procession sortit bannières au vent, enseignes déployées, dans un bel ordre.

Hommes & femmes se signaient en la voyant passer. Et le soleil luisait chaud.

Le doyen fut le premier qui sentit l'effet de la poudre & se gratta un peu derrière

l'oreille. Tous, prêtres, archers, arbalétriers se grattaient le cou, les jambes, les

poignets, sans oser encore le faire ouvertement. Les quatre porteurs se grattaient

aussi, mais le sonneur, plus démangé que les autres, car il était plus exposé à

l'ardent soleil, n'osait pas seulement remuer de peur d'être bouilli vif. Pinçant le nez,

il faisait une laide grimace & il

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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ILS COMMENCAIENT A SE GRATTER SANS OSER ENCORE LE FAIRE OUVERTEMENT .

J. Bouwens, imp. Brux.

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tremblait sur ses jambes flageolantes, car il manquait de tomber chaque fois que

les porteurs se grattaient.

Mais il n'osait bouger &, de peur, laissait aller ses eaux, & les porteurs disaient:

- Grand saint Martin va-t-il pleuvoir maintenant?

Les prêtres chantaient un hymne à Notre-Dame.

Si de coe... coe... coe... lo descenderes

O sanc... ta... ta... ta... Ma... ma... ria.

Car leurs voix tremblaient à cause de la démangeaison, qui devenait excessive;

mais ils se grattaient modestement. Le doyen & les quatre porteurs de saint Martin

avaient toutefois le cou & les poignets en pièces. Pompilius se tenait coi flageolant

sur ses pauvres jambes, qui étaient le plus démangées.

Mais voilà soudain tous les arbalétriers, archers, diacres, prêtres, doyen & les

porteurs de saint Martin de s'arrêter pour se gratter. La poudre démangeait aux

plantes des pieds de Pompilius, mais il n'osait bouger de peur de tomber.

Et les curieux disaient que saint Martin roulait des yeux bien farouches & faisait

une mine bien menaçante au pauvre populaire.

Puis le doyen fit de nouveau marcher la procession.

Bientôt le chaud soleil qui tombait d'aplomb sur tous ces dos & ces bedaines

processionnels rendit intolérable l'effet de la poudre.

Et alors, prêtres, archers, arbalétriers, diacres & doyen furent vus comme une

troupe de singes s'arrêter & se gratter sans pudeur partout où il leur démangeait.

Les filles de la Vierge chantaient leur hymne & c'étaient comme des chants d'ange,

toutes ces fraîches voix montant vers le ciel.

Tous, au demeurant, s'en furent où ils pouvaient: le doyen, tout en se grattant,

sauva le Saint-Sacrement; le peuple pieux transporta les reliques dans l'église; les

quatre porteurs de saint Martin jetèrent rudement Pompilius par terre. Là, n'osant

se gratter, remuer ni parler, le pauvre sonneur fermait les yeux dévotement.

Deux jeunes garçonnets le voulurent emporter, mais, le trouvant trop lourd, ils le

mirent tout droit contre un mur, & là, Pompilius pleura de grosses larmes.

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Le populaire s'assemblait autour de lui; les femmes étaient allées chercher des

mouchoirs de toile fine & blanche & lui essuyaient le visage pour conserver ses

larmes comme des reliques & lui disaient: ‘Monseigneur, comme vous avez chaud!’

Le sonneur les regardaitlamentablement& faisait du nez, malgré lui, des grimaces.

Mais comme les larmes coulaient à flots de ses yeux, les femmes disaient:

‘Grand saint Martin, pleurez-vous sur les péchés de la ville d'Ypres? N'est-ce pas

votre noble nez qui bouge? Nous avons cependant suivi les conseils de Louis Vivès

& les pauvres d'Ypres auront de quoi travailler & de quoi manger. Oh! les grosses

larmes! Ce sont des perles. Notre salut est ici.’

Les hommes disaient:

‘Faut-il, grand saint Martin, démolir chez vous la Stetel-Kraat? Mais

enseignez-nous surtout les moyens d'empêcher les fillettes pauvres de sortir le soir

& de courir ainsi mille aventures.’

Soudain le peuple cria: ‘Voici le bedeau!’

Ulenspiegel vint alors &, prenant Pompilius à bras-le-corps, l'emporta sur ses

épaules suivi de la foule des dévots & dévotes.

- Las! lui disait tous bas à l'oreille le pauvre sonneur, je vais mourir démangé,

mon fils.

- Tiens-toi raide, répondait Ulenspiegel, oublies-tu que tu es un saint de bois?

Il courut le grand pas & déposa Pompilius devant le prévôt qui s'étrillait de ses

ongles jusqu'au sang.

- Sonneur, dit le prévôt, t'es-tu gratté comme nous?

- Non, messire, répondit Pompilius.

- As-tu parlé ou fait un geste?

- Non, messire, répondit Pompilius.

- Alors, dit le prévôt, tu auras tes quinze ducats. Va te gratter maintenant.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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