Livre 4 — Chapitre IX
Livre 4 — Chapitre IX
Ulenspiegel, Lamme & Nele avaient, comme leurs amis & compagnons, repris aux
couvents le bien gagné par ceux-ci sur le populaire à l'aide de processions, de faux
miracles & autres momeries romaines. Ce fut contre l'ordre du Taiseux, prince de
liberté, mais l'argent servait aux frais de la guerre. Lamme Goedzak, non content
de se pourvoir de monnaie, pillait dans les couvents les jambons, saucissons, flacons
de bière & de vin, & en revenait volontiers portant sur la poitrine un baudrier de
volailles, oies, dindes, chapons, poules & poulets, & traînant par une corde derrière
lui quelques veaux & porcs monastiques. Et ce par droit de guerre, disait-il.
Bien aise à chaque prise, il l'apportait au navire pour qu'on en fît nopces & festins,
mais se plaignait toutefois que le Maître queux fût si ignorant ès sciences de sauces
& de fricassées.
Or, ce jour-là, les Gueux, ayant humé le piot victorieusement, dirent à Ulenspiegel:
- Tu as toujours le nez au vent pour flairer les nouvelles de la terre ferme, tu
connais toutes les aventures de guerre: chante-les nous. Cependant Lamme battra
le tambour & le fifre mignon glapira à la mesure de ta chanson.
Et Ulenspiegel dit:
- Un jour de mai clair & frais, Ludwig de Nassau, croyant entrer à Mons, ne trouve
point ses piétons ni ses cavaliers. Quelques affidés tenaient une porte ouverte &
un pont baissé, afin qu'il eût la ville. Mais les bourgeois s'emparent de la porte & du
pont. Où sont les soudards du comte Louis? Les bourgeois vont lever le pont. Le
comte Louis sonne du cor.
Et Ulenspiegel chanta:
Où sont tes piétons ou tes cavaliers?
Ils sont aux bois, égarés, foulant tout:
Ramilles sèches, muguets en fleur.
Monsieur du Soleil fait reluire
Leurs faces rouges & guerrières,
Les croupes luisantes de leurs coursiers;
Le comte Ludwig sonne du cor:
Ils l'entendent. Doucement battez le tambour.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Au grand trotton, bride avalée!
Course d'éclair, course de nue;
Trombe de fer cliquetant;
Ils volent, les lourds cavaliers!
En hâte! eu hâte! à la rescousse!
Le pont se lève... de l'éperon
Au flanc saignant des destriers.
Le pont se lève: ville perdue!
Ils sont devant. Est-ce trop tard?
Ventre à terre! bride avalée!
Guitoy de Chaumont, sur son genêt,
Saute sur le pont qui retombe.
Ville gagnée! Entendez-vous
Sur le pavé de Mons
Course d'éclair, course de nue,
Trombe de fer cliquetant!
Vive Chaumont & le genêt!
Sonnes le clairon de joie, battez le tambour.
C'est le mois du foin, les prés embaument;
L'alouette monte, chantant dans le ciel:
Vive l'oiseau libre!
Battez le tambour de gloire.
Vive Chaumont & le genêt. Or çà, à boire çà.
Ville gagnée!... Vive le Gueux!
Et les Gueux chantaient sur les navires: ‘Christ, regarde tes soldats. Fourbis nos
armes, Seigneur. Vive le Gueux!’
Et Nele souriante faisait glapir le fifre, & Lamme battait le tambour, & en haut,
vers le ciel, temple de Dieu, s'élevaient les coupes d'or & les hymnes de liberté. Et
les vagues, comme des sirènes, claires & fraîches autour du navire, susurraient
harmonieuses.