Livre 2 — Chapitre XV La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 100 de 182
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Livre 2 — Chapitre XV

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Le quinze août, le grand jour de Marie & de la bénédiction des herbes & racines,

quand, repues de grains, les poules sont sourdes aux clairons du coq qui les prie

d'amour, un grand crucifix de pierre fut brisé à l'une des portes d'Anvers par un

Italien aux gages du cardinal de Granvelle, & la procession de la Vierge, précédée

des fous verts, jaunes & rouges, sortit de l'église de Notre-Dame.

Mais la statue de la Vierge, insultée en chemin par des hommes inconnus, fut

replacée précipitamment dans le choeur de l'église, dont on ferma les grilles.

Ulenspiegel & Lamme entrèrent à Notre-Dame. De jeunes gars claque-dents,

guenillards & quelques hommes parmi eux, inconnus à un chacun, se tenaient

devant le choeur, s'entre-faisant certains signes & grimaces. De leurs pieds & de

leurs langues ils menaient grand tapage. Nul ne les avait vus à Anvers, nul ne les

revit. L'un d'eux, à face d'oignon brûlé, demanda si Mieke, c'était Notre-Dame, avait

eu peur qu'elle était rentrée précipitamment en l'église?

- Ce n'est pas de toi qu'elle a eu peur, vilain moricaud, répondit Ulenspiegel.

Le jeune gars auquel il parlait marchait sur lui, pour le battre, mais Ulenspiegel,

le serrant au collet:

- Si tu me frappes, dit-il, je te fais vomir ta langue!

Puis, se tournant vers quelques hommes d'Anvers qui étaient là:

- Signorkes & pagaders, dit-il, montrant les jeunes gars loqueteux; méfiez-vous,

ce sont de faux Flamands, traîtres payés pour nous induire à mal, à misère & à

ruine.

Puis, parlant aux malconnus:

- Hé! dit-il, museaux d'ânes, séchant de misère, d'où tenez-vous l'argent qu'on

entend aujourd'hui sonner en vos escarcelles? Auriez-vous vendu d'avance votre

peau pour en faire des tambours?

- Voyez le prêcheux! disaient les malconnus.

Puis ils se mirent à crier ensemble, parlant de Notre-Dame:

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- Mieke a une belle robe! Mieke a une belle couronne! Je les donnerai à ma bagasse!

Ils sortirent, tandis que l'un d'eux était monté en chaire pour y dire de sots propos,

& ils revinrent criant:

- Descends, Mieke, descends avant que nous ne t'allions quérir. Fais un miracle,

que nous voyions si tu sais aussi bien marcher que de faire porter Mieke, la fainéante!

Mais Ulenspiegel avait beau crier: ‘Artisans de ruines, cessez vos vilains propos,

tout pillage est crime!’ Ils ne cessèrent du tout leurs discours, & quelques-uns

parlèrent même de briser le choeur pour forcer Mieke de descendre.

Ce qu'entendant, une vieille femme, qui vendait des chandelles dans l'église, leur

jeta au visage les cendres de son chauffe-pieds; mais elle fut battue et jetée par

terre, & alors commença le tapage.

Le markgrave vint dans l'église avec ses sergents. Voyant le populaire assemblé,

il l'exhorta à sortir de l'église, mais si mollement que quelques-uns seulement s'en

furent; les autres dirent:

- Nous voulons premièrement entendre les chanoines chanter vêpres en l'honneur

de Mieke.

Le markgrave répondit:

- On ne chantera point.

- Nous chanterons nous-mêmes, répondirent les malconnus loqueteux.

Ce qu'ils firent dans les nefs & près le porche de l'église. Quelques-uns jouaient

aux Krieke-Steenen, noyaux de cerises, & disaient: ‘Mieke, tu ne joues jamais en

paradis & t'y ennuies: joue avec nous.’

Et sans cesse insultant la statue, ils criaient, huaient & sifflaient.

Le Markgrave feignit de prendre peur & s'en alla. Par son ordre, toutes les portes

de l'église furent fermées, sauf une.

Sans que le populaire s'en mêlât, la guenaille des malconnus devint plus hardie

& vociféra davantage. Et les voûtes résonnaient comme au bruit de cent canons.

L'un d'eux alors, à la trogne d'oignon brûlé, paraissant avoir quelque autorité,

monta en chaire, leur fit signe de la main & prêchant:

‘Au nom du Père, du Fils & du Saint-Esprit, dit-il, les trois ne faisant qu'un & l'un

faisant trois, Dieu nous sauve au paradis d'arithmétique; cejourd'hui vingt-neuvième

d'août, Mieke est sortie en grand triomphe d'habillements pour montrer son visage

de bois aux signorkes & pagaders

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d'Anvers. Mais Mieke, dans la procession, a rencontré le diable Satanas, & Satanas

lui a dit, se gaussant d'elle: “Te voilà bien fière ainsi attifée comme reine, Mieke, &

portée par quatre signorkes, & tu ne veux plus regarder le pauvre pagader Satanas

qui chemine pédestrement.” Et Mieke répondit: “Va-t'en, Satanas, sinon je t'écrase

la tête encore plus fort, vilain serpent!” “Mieke, dit Satanas, c'est à cette besogne

que tu passes le temps depuis quinze cents ans, mais l'Esprit du Seigneur ton maître

m'a délivré. Je suis plus fort que toi, tu ne me marcheras plus sur la tête, & je vais

te faire danser maintenant.” Satanas prit un grand fouet, bien cinglant, & se mit à

en frapper Mieke qui n'osait crier de peur de montrer sa frayeur, & alors elle s'est

mise à courir le grand trotton, forçant les signorkes, qui la portaient, à courir aussi

pour ne pas la laisser tomber avec sa couronne d'or & ses bijoux dans le pauvre

commun peuple. Et maintenantMieke se tient coîte & transie en sa niche, considérant

Satan, qui est là assis au haut de la colonne, sous le petit dôme, & qui, tenant son

fouet & ricanant, lui dit: “Je te ferai payer le sang & les larmes coulant en ton nom!

Mieke, comment est ton virginal portement? C'est l'heure de déloger. On te coupera

en deux, méchante statue de bois, pour toutes les statues de chair & d'os qui furent,

en ton nom, brûlées, pendues, enterrées vives sans pitié.” Ainsi parla Satanas; & il

parla bien. Et il faut te descendre de ta niche, Mieke la sanguinaire, Mieke la cruelle,

qui ne fus point semblable à ton fils Christus.’

Et toute la foule des malconnus huant & criant, vociféra: ‘Mieke! Mieke! c'est

l'heure du délogement! Mouilles-tu de peur ton linge en ta niche? Sus, Brabant au

bon duc! Otez les saints de bois! Qui prendra un bain dans l'Escaut? Le bois nage

mieux que les poissons!

Le populaire les écoutait sans rien dire.

Mais Ulenspiegel, montant dans la chaire, fit de force descendre les escaliers à

celui qui parlait:

‘Fous à lier, dit-il parlant au populaire; fous lunatiques, fous niais, qui ne voyez

point plus loin que le bout de votre nez morveux, ne comprenez-vous point que tout

ceci est oeuvre de traîtres? Ils veulent vous faire sacriléges & pillards, pour vous

déclarer rebelles, vider vos coffres, vous détrancher & vous brûler vifs! Et le roi

héritera. Signorkes & pagaders, n'ajoutez pas foi aux paroles de ces artisans de

malheur: laissez Notre-Dame en sa niche; vivez fermement, travaillant joyeusement,

dépensant vos gains & bénéfices. Le noir démon de ruine a l'oeil sur vous, c'est par

les

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saccagements & destructions qu'il appellera l'armée ennemie pour vous traiter en

rebelles & faire régner sur vous d'Albe par dictature, inquisition, confiscation & mort!

‘Et il héritera!’

- Las, disait Lamme, ne pillez point, signorkes & pagaders, le roi est déjà bien

fâché. La fille de la brodeuse l'a dit à mon ami Ulenspiegel.Ne pillez point, messieurs!

Mais le populaire ne pouvait les entendre.

Les malconnus criaient:

- Sac & délogement! Sac, Brabant au bon duc! A l'eau, les saints de bois! Ils

nagent mieux que les poissons!

Ulenspiegel se tenant à la chaire criait vainement:

- Signorkes & pagaders, ne souffrez point le pillage! n'appelez point la ruine sur

la ville!

Il fut arraché de là tout déchiré, visage, pourpoint & haut-de-chausses, nonobstant

qu'il se fût revanché des pieds & des mains. Et tout saignant, il ne cessa de crier:

- Ne souffrez point le pillage!

Mais ce fut en vain.

Les malconnus & la guenaille de la ville se ruèrent sur la grille du choeur, qu'ils

rompirent en criant:

- Vive le Gueux!

Tous se mirent à briser, saccager & détruire. Avant minuit, cette grande église,

où il y avait septante autels, toutes sortes de belles peintures & de choses

précieuses,fut vidée comme une noix. Les autels furent rompus, les images abattues

& toutes les serrures brisées.

Ce qu'étant sait, les mêmes malconnus se mirent en route pour traiter comme

Notre-Dame les Frères-Mineurs, les Franciscains, Saint-Pierre, Saint-André,

Saint-Michel, Saint-Pierre-au-Pot, le Bourg, les Fawkens, les Soeurs-Blanches, les

Soeurs-Grises, le Troisième-Ordre, les Prêcheurs, & toutes les églises & chapelles

de la ville. Ils en prirent les chandelles & flambeaux, & coururent ainsi partout.

Il n'y eut parmi eux ni querelle ni débat; nul d'entre eux ne fut blessé en cette

grande rupture de pierres, de bois & d'autres matériaux.

Ils se présentèrent à la Haye pour y procéder à l'enlèvement des statues & des

autels, sans que là ni ailleurs les réformés leur prêtassent secours.

A la Haye, le magistrat leur demanda où était leur commission.

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- Elle est là, dit l'un d'eux en frappant sur son coeur.

- Leur commission, entendez-vous, signorkes & pagaders? dit Ulenspiegel, ayant

appris le fait. Il est donc quelqu'un qui leur mande de besogner comme sacriléges.

Vienne en ma chaumière quelque larron pillard: je ferai comme le magistrat de la

Haye, je dirai, ôtant mon couvre-chef: Gentil larron, gracieux vaurien, vénérable

belître, montre-moi ta commission. Il me dira qu'elle est dans son coeur avide de

mon bien. Et je lui donnerai les clefs de tout. Cherchez, cherchez à qui profite ce

pillage. Méfiez-vous du Chien rouge; le crime est commis, on le va châtier.

Méfiez-vous du Chien rouge. Le grand crucifix de pierre est abattu. Méfiez-vous du

Chien rouge.

Le Grand Conseil souverainde Malines ayant mandé, par l'organede son président

Viglius, de ne mettre aucun empêchement au brisement des images: - Las! dit

Ulenspiegel, la moisson est mûre pour les faucheurs espagnols. Le duc! le duc

marche sur nous. Flamands, la mer monte, la mer de vengeance. Pauvres femmes

& filles, fuyez la fosse! Pauvres hommes, fuyez la potence, le feu & le glaive! Philippe

veut achever l'oeuvre sanglante de Charles. Le père sema la mort & l'exil; le fils a

juré qu'il aimerait mieux régner sur un cimetière que sur un peuple d'hérétiques.

Fuyez, voici le bourreau & les fossoyeurs.

Le populaire écoutait Ulenspiegel, & les familles par centaines quittaient les cités,

& les routes étaient encombrées de chariots chargés des meubles de ceux qui

partaient pour l'exil.

Et Ulenspiegel allait partout, suivi de Lamme, dolent & cherchant ses amours.

Et à Damme, Nele pleurait auprès de Katheline l'affolée.

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