Livre 4 — Chapitre XII La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 161 de 182
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Livre 4 — Chapitre XII

Livre 4 — Chapitre XII

Sur les navires il neige. L'air est tout blanc tout au loin & sans cesse la neige tombe,

tombe mollement dans l'eau noire où elle fond.

Sur la terre il neige: tout blancs sont les chemins, toutes blanches les noires

silhouettes des arbres désenfeuillés. Nul bruit que les cloches lointaines de Haarlem

sonnant l'heure, & le joyeux carillon envoyant dans l'air épais ses notes étouffées.

Cloches, ne sonnez point; cloches, ne jouez point vos airs simples & doux: don

Frédéric approche, le ducaillon du sang. Il marche sur toi, suivi de trente-cinq

enseignes d'Espagnols, tes mortels ennemis, Haarlem, ô ville de liberté; vingt-deux

enseignes de Wallons, dix-huit enseignes d'Allemands, huit cents chevaux, une

puissante artillerie le suivent. Entends-tu sur les charriots le bruit de ces ferrailles

meurtrières? Fauconneaux, coulevrines, courtauds à la grosse gueule, tout cela est

pour toi, Haarlem. Cloches, ne sonnez point; carillon, ne lance point tes notes

joyeuses dans l'air épais de neige.

- Cloches, nous sonnerons; moi, carillon, je chanterai jetant mes notes hardies

dans l'air épais de neige. Haarlem est la ville des coeurs vaillants, des femmes

courageuses. Elle voit sans crainte, du haut de ses clochers, onduler comme des

bandes de fourmis d'enfer les noires masses des bourreaux: Ulenspiegel, Lamme

& cent Gueux de mer sont dans ses murs. Leur flotte croise dans le lac.

- Qu'ils viennent! disent les habitants; nous ne sommes que des bour-

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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geois, des pêcheurs, des marins & des femmes. Le fils du duc d'Albe ne veut, dit-il,

pour entrer chez nous, d'autres clefs que son canon. Qu'il ouvre, s'il le peut, ces

faibles portes, il trouvera des hommes derrière. Sonnez, cloches; carillon, lance tes

notes joyeuses dans l'air épais de neige.

‘Nous n'avons que de faibles murs & des fossés à la manière ancienne. Quatorze

pièces de canon vomissent leurs boulets de quarante-six livres sur la Cruys-poort.

Mettez des hommes où il manque des pierres. La nuit vient, chacun travaille, c'est

comme si jamais le canon n'avait p'assé par là. Sur la Cruys-poort ils ont lancé six

cent quatre-vingt boulets; sur la porte Saint-Jean, six cent soixante-quinze. Ces

clefs n'ouvrent pas, car voilà que derrière se dresse un nouveau boulevard. Sonnez,

cloches; jette, carillon, dans l'air épais tes notes joyeuses.

- ‘Le canon bat, bat toujours les murailles, les pierres sautent, les pans de mur

croulent. La brêche est assez large pour y laisser passer de front une compagnie:

L'assaut! tue, tue! crient-ils. Ils montent, ils sont dix mille; laissez-les passer les

fossés avec leurs ponts, avec leurs échelles.Nos canons sont prêts. Voilà le troupeau

de ceux qui vont mourir. Saluez-les, canons de liberté! Ils saluent: les boulets à

chaîne, les cercles de goudron enflammé volant & sifflant trouent, taillent,

enflamment, aveuglent la masse des assaillants qui s'affaissent & fuient en désordre.

Quinze cents morts jonchent le fossé. Sonnez, cloches; & toi, carillon, lance dans

l'air épais tes notes joyeuses.

‘Revenez à l'assaut! Ils ne l'osent. Ils se remettent à tirer & à miner. Nous aussi,

nous connaissons l'art de la mine. Sous eux, sous eux allumez la mèche; courez,

nous allons voir un beau spectacle. Quatre cents Espagnols sautent en l'air. Ce

n'est pas le chemin des flammes éternelles. Oh! la belle danse au son argentin de

nos cloches, à la musique joyeuse de notre carillon!

‘Ils ne se doutent pas que le prince veille sur nous, que tous les jours nous

viennent, par des passages bien gardés, des traîneaux de blé & de poudre; le blé

pour nous, la poudre pour eux. Où sont leurs six cents Allemands que nous avons

tués & noyés dans le bois de Haarlem? Où sont les onze enseignes que nous leur

avons prises, les six pièces d'artillerie & les cinquante boeufs? Nous avions une

enceinte de murs, nous en avons deux maintenant. Les femmes mêmes se battent,

& Kennan en conduit la troupe vaillante. Venez, bourreaux, marchez dans nos rues,

les enfants vous couperont les jarrets avec leurs petits couteaux. Sonnez, cloches;

& toi, carillon, lance dans l'air épais tes notes joyeuses!

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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‘Mais le bonheur n'est pas avec nous. La flotte des Gueux est battue dans le lac.

Elles sont battues les troupes que d'Orange avait envoyées à notre secours. Il gèle,

il gèle aigrement. Plus de secours. Puis, pendant cinq mois, mille contre dix mille

nous résistons. Il faut composer maintenant avec les bourreaux. Voudra-t-il entendre

à aucune composition, ce ducaillon de sang qui a juré notre perte? Faisons sortir

tous les soldats avec leurs armes: ils troueront les bandes ennemies. Mais les

femmes sont aux portes, craignant qu'on ne les laisse seules garder la ville. Cloches,

ne sonnez plus; carillon, ne lance plus dans l'air tes notes joyeuses.

‘Voici juin, les foins embaument, les blés se dorent au soleil, les oiseaux chantent:

nous avons eu faim pendant cinq mois; la ville est en deuil; nous sortirons tous de

Haarlem, les arquebusiers en tête pour ouvrir le chemin, les femmes, les enfants &

le magistrat derrière, gardés par l'infanterie qui veille sur la brèche. Une lettre, une

lettre du ducaillon de sang! Est-ce la mort qu'il annonce? non, c'est la vie à tout ce

qui est dans la ville. O clémence inattendue, ô mensonge peut-être! Chanteras-tu

encore, carillon joyeux? Ils entrent dans la ville.’

Ulenspiegel, Lamme & Nele avaient revêtu le costume des soudards d'Allemagne

enfermés avec eux, au nombre de six cents, dans le cloître des Augustins.

- Nous mourrons aujourd'hui, dit tout bas Ulenspiegel à Lamme.

Et il serra contre sa poitrine le corps mignon de Nele tout frissant de peur.

- Las! ma femme, je ne la verrai plus, disait Lamme. Mais peut-être notre costume

de soudards allemands nous sauvera-t-il la vie?

Ulenspiegel hocha la tête pour montrer qu'il ne croyait à nulle grâce.

- Je n'entends point le bruit du pillage, dit Lamme.

Ulenspiegel répondit:

- D'après l'accord, les bourgeois ont racheté le pillage & la vie pour la somme de

deux cent quarante mille florins. Ils devront payer cent mille florins comptant en

douze jours, & le reste trois mois après. Il a été commandé aux femmes de se retirer

dans les églises. Ils vont sans doute commencer le massacre. Entends-tu clouer

les échafauds & dresser les potences?

- Ah! nous allons mourir! dit Nele; j'ai faim.

- Oui, dit tout bas Lamme à Ulenspiegel, le ducaillon de sang a dit qu'étant affamés

nous serons plus dociles quand on nous mènera mourir.

- J'ai si faim! dit Nele.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Le soir, des soldats vinrent & distribuèrent un pain pour six hommes: - Trois cents

soldats wallons ont été pendus sur le marché, dirent-ils. Ce sera bientôt votre tour.

Il y eut toujours mariage de Gueux & de potence.

Le lendemain soir, ils vinrent encore avec leur pain pour six hommes: - Quatre

grands bourgeois, dirent-ils, ont été décapités. Deux cent quarante-neuf soldats ont

été liés deux à deux & jetés à la mer. Les crabes seront gras cette année. Vous

n'avez point bonne trogne, vous autres, depuis le 7 juillet que vous êtes ici. Ils sont

gourmands & ivrognes, ces habitants du Pays-Bas; nous autres Espagnols, nous

avons assez de deux figues à notre souper.

- C'est donc pour cela, répondit Ulenspiegel, qu'il vous faut faire partout chez le

bourgeois quatre repas de viandes, volailles, crêmes, vins & confitures; qu'il vous

faut du lait pour laver les corps de vos mustachos & du vin pour baigner les pieds

de vos chevaux?

Le dix-huit juillet, Nele dit:

- J'ai les pieds mouillés; qu'est-ce ceci?

- Du sang, dit Ulenspiegel.

Le soir, les soudards vinrent encore avec leur pain pour six:

- Où la corde ne sussit plus, dirent-ils, le glaive fait la besogne. Trois cents

soudards & vingt-sept bourgeois qui ont pensé s'enfuir de la ville, se promènent

maintenant aux enfers avec leurs têtes dans les mains.

Le lendemain, le sang entra de nouveau dans le cloître; les soudards ne vinrent

point apporter le pain, mais seulement considérer les prisonniers, disant:

- Les cinq cents Wallons, Anglais & Écossais décapités hier avaient meilleure

trogne. Ceux-ci ont faim sans doute; mais qui donc mourrait de faim, si ce n'est le

Gueux?

Et de fait, tous pâles, hâves, défaits, tremblants de froide fièvre étaient là comme

des fantômes.

Le seize août, à cinq heures du soir, les soudards entrèrent riant & leur donnèrent

du pain, du fromage & de la bière; Lamme dit:

- C'est le festin de mort.

A dix heures, quatre enseignes vinrent; les capitaines firent ouvrir les portes du

cloître, ordonnant aux prisonniers de marcher quatre par quatre à la suite des fifres

& tambours, jusqu'à l'endroit où on leur dirait de s'arrêter. Certaines rues étaient

rouges; & ils marchèrent vers le Champ de Potences.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Par ci, par là, des flaques de sang tachaient les prairies; il y avait du sang tout autour

des murailles. Les corbeaux venaient par nuées de tous côtés; le soleil se cachait

dans un lit de vapeurs, le ciel était clair encore, & dans sa profondeur s'éveillaient,

timides, les étoiles. Soudain, ils entendirent des hurlements lamentables.

- Les soldats disaient: Ceux qui crient là sont les Gueux du fort de Fuycke, hors

la ville, on les laisse mourir de faim.

- Nous aussi, dit Nele, nous allons mourir.

Et elle pleura.

- Les cendres battent sur mon coeur, dit Ulenspiegel.

- Ah! dit Lamme en flamand, - les soldats de l'escorte n'entendaient point ce fier

langage, - ah! dit Lamme, si je pouvais tenir ce due de sang & lui faire manger,

jusqu'à ce que la peau lui crevât, tous & toutes cordes, potences, bancs, chevalets,

poids & brodequins; si je pouvais lui faire boire le sang répandu par lui, & qu'il sortît

de sa peau déchirée & de ses tripes ouvertes des éclats de bois, des morceaux de

fer, & qu'il ne rendît pas encore l'âme, je lui arracherais le coeur de la poitrine & le

lui ferais manger cru & venimeux. Alors, pour sûr, tomberait-il de vie à trépas dans

l'abîme de soufre, où puisse le diable le lui faire manger & remanger sans cesse.

Et ainsi pendant la toute longue éternité.

- Amen, dirent Ulenspiegel & Nele.

- Mais ne vois-tu rien? dit-elle.

- Non, dit-il.

- Je vois à l'occident, dit-elle, cinq hommes & deux femmes assis en rond. L'un

est vêtu de pourpre & porte une couronne d'or. Il semble le chef des autres, tous

loqueteux & guenillards. Je vois du côté de l'orient - venir une autre troupe de sept;

quelqu'un aussi les commande, qui est vêtu de poupre sans couronne. Et ils viennent

contre ceux de l'occident. Et ils se battent contre eux dans le nuage; mais je n'y vois

plus rien.

- Les Sept, dit Ulenspiegel.

- J'entends, dit Nele, près de nous dans le feuillage, une voix comme un souffle

disant:

Par la guerre & par le feu,

Par les piques & par les glaives,

Cherche;

Dans la mort & dans le sang,

Dans les ruines & les larmes,

Trouve.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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- D'autres que nous délivreront la terre de Flandre, répondit Ulenspiegel. La nuit se

fait noire, les soudards allument des torches. Nous sommes près du Champ de

Potences. O douce aimée, pourquoi m'as-tu suivi? N'entends-tu plus rien, Nele?

- Si, dit-elle, un bruit d'armes dans les blés. Et là, au-dessus de cette côte,

surmontant le chemin où nous entrons, vois-tu briller sur l'acier la rouge lueur des

torches. Je vois des points de feu des mèches d'arquebuse. Nos gardiens

dorment-ils, ou sont-ils aveugles? Entends-tu ce coup de tonnerre? Vois-tu les

Espagnols tomber percés de balles? Entends-tu: Vive le Gueux! Ils montent courant

le sentier, la pique en avant; ils descendent avec des haches le long du coteau.

Vive le Gueux!

- Vive le Gueux! crient Lamme & Ulenspiegel.

- Tiens, dit Nele, voici des soldats qui nous donnent des armes. Prends, Lamme,

prends, mon aimé. Vive le Gueux!

- Vive le Gueux! crie toute la troupe des prisonniers.

- Les arquebuses ne cessent point de tirer, dit Nele, ils tombent comme des

mouches, éclairés qu'ils sont par la lueur des torches. Vive le Gueux!

- Vive le Gueux! crie la troupe des sauveurs.

- Vive le Gueux! crient Ulenspiegel & les prisonniers. Les Espagnols sont dans

un cercle de fer. Tue! tue! Il n'en reste plus un debout. Tue! pas de pitié, la guerre

sans merci. Et maintenant troussons notre bagage & courons jusqu'à Enckhuyse.

Qui a les habits de drap & de soie des boureaux? Qui a leurs armes?

- Tous! tous! crient-ils. Vive le Gueux!

Et de fait, ils s'en revont en bateau vers Enckhuyse, où les Allemands délivrés

avec eux demeurèrent pour garder la ville.

Et Lamme, Nele & Ulenspiegel retrouvent leurs navires. Et de nouveau les voici

chantant sur la mer libre: Vive le Gueux!

Et ils croisent dans la rade de Flessingue.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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