Livre 5 — Chapitre II La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 173 de 182
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Livre 5 — Chapitre II

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Le duc de sang ayant quitté les pays, messires de Medina-Coeli & de Requesons

les gouvernèrent avec une moindre cruauté. Puis les États généraux les régirent

au nom du roi.

Dans l'entre-temps, ceux de Zélande & Hollande, bien heureux à cause de la mer

& des digues, qui leur sont remparts & forteresses de nature, ouvrirent au Dieu des

libres de libres temples; & les papistes bourreaux purent à côté d'eux chanter leurs

hymnes; & monseigneur d'Orange le Taiseux s'empêcha à fonder une stadhoudérale

& royale dynastie.

Le pays Belgique fut ravagé par les Wallons malcontents de la pacification de

Gand, devant, disait-on, éteindre toutes les haines. Et ces Wallons Pater-noster

knechten, portant au cou de gros chapelets noirs, dont deux mille furent trouvés à

Spienne en Hainaut, volant les boeuss & les chevaux par douze cents, par deux

mille, choisissant les meilleurs, par champs & par marais ennemis femmes & filles,

mangeant & ne payant point, brûlaient dans les granges les paysans armés

prétendant ne point se laisser enlever le fruit de leurs durs labeurs.

Et ceux du populaire s'entredisaient: ‘Don Juan va venir avec ses Espagnols, &

Monsieur sa Grande Altesse viendra avec ses Français non huguenots, mais

papistes; & le Taiseux, voulant régir paisiblement Hollande, Zélande, Gueldre,

Utrecht, Overyssel, cède par un traité secret les pays belgiques, afin que Monsieur

d'Anjou s'y fasse roi.’

D'aucuns du populaire avaient toutefois de confiance. ‘Messeigneurs Des États,

disaient-ils,ont vingt mille hommes bien armés, avec force canons & bonne cavalerie.

Ils résisteront à tous les soudards étrangers.’

Mais les bien avisés disaient: ‘Messeigneurs des États ont vingt mille hommes

sur le papier, mais non en campagne; ils manquent de cavalerie & laissent à une

lieue de leur camp voler les chevaux par les Pater-noster

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

t.o. 446

PAR CHAMPS ET PAR MARAIS EMMENANT FEMMES ET FILLES .

J. Bouwens, imp. Brux.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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knechten. Ils n'ont point d'artillerie, car en ayant besoin chez nous, ils ont décidé

d'envoyer cent canons avec de la poudre & des boulets à don Sébastien de Portugal;

& l'on ne sait où vont les deux millions d'écus que nous avons payés en quatre fois

par impôts & contributions; les bourgeois de Gand & de Bruxelles s'arment, Gand

pour la réforme, & Bruxelles comme Gand; à Bruxelles, les femmes jouent du

tambourin tandis que leurs hommes travaillent aux remparts. Et Gand la Hardie

envoie à Bruxelles la Joyeuse de la poudre & des canons qui lui manquent pour se

défendre contre les Malcontents & les Espagnols.’

Et un chacun, dans les villes & le plat-pays, in 't plat landt, voit que l'on ne doit

point avoir confiance ni en Messeigneurs ni en tant d'autres. Et nous bourgeois &

ceux du commun peuple sommes marris en notre coeur de ce que donnant notre

argent & prêts à donner notre sang, nous voyons que rien n'avance pour le bien de

la terre des pères. Et le pays Belgique est craintif & fâché, n'ayant point de chefs

fidèles pour lui donner occasion de bataille & lui bailler victoire, à grands efforts

d'armes toutes prêtes contre les ennemis de liberté.

Et les bien avisés s'entredisaient:

‘Dans la pacification de Gand, les seigneurs de Hollande & Belgique jurèrent

l'extinction des haines; la réciprocité d'assistance entre les États belgiques & les

États néerlandais; déclarèrent les placards non avenus; les confiscations levées;

la paix entre les deux religions; promirent d'abattre tous & toutes colonnes, trophées,

inscriptions & effigies dressées par le duc d'Albe à notre déshonneur: mais dans le

coeur des chefs les haines sont debout: les nobles & le clergé fomentent la division

entre les États de l'Union; ils reçoivent de l'argent pour payer des soldats, ils le

gardent pour leur empiffrement; quinze mille procès sont en surséance pour

réclamation sur les biens confisqués; les luthériens & romains s'unissent contre les

calvinistes; les héritiers légitimes ne peuvent parvenir à chasser de leurs biens les

spoliatenrs; la statue du duc est par terre, mais l'image de l'inquisition est dans leur

coeur.’

Et le pauvre populaire & les dolents bourgeois attendaient toujours le chef vaillant

& fidèle qui les voulût mener à la bataille pour liberté.

Et ils s'entredisaient: ‘Où sont les illustres signataires du compromis, tous unis,

disaient-ils, pour le bien de la patrie? Pourquoi ces hommes doubles firent-ils une

si ‘sainte alliance,’ s'ils devaient tout aussitôt la rompre? Pourquoi s'assembler avec

tant de fracas, exciter la colère du roi,

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pour après, couards & traîtres, se dissoudre? A cinq cents comme ils étaient, hauts

& bas seigneurs réunis en frères, ils nous sauvaient de la fureur espagnole; mais

ils sacrifièrent le bien de la terre de Belgique à leur bien particulier, ainsi que firent

d'Egmont & de Hornes.

‘Las! disaient-ils, voyez maintenant venir Don Juan, le bel ambitieux, ennemi de

Philippe, mais plus ennemi de nos pays. Il vient pour le pape & pour lui-même.

Nobles & clergé trahissent.’

Et ils entament un semblant de guerre. Sur les murs des grandes & petites rues

de Gand & de Bruxelles, voire même aux mâts des vaisseaux des Gueux, furent

vus alors affichés les noms des traîtres, chefs d'armée & commandants de

forteresses; ceux du comte de Liedekerke, qui ne défendit point son château contre

Don Juan; du prévôt de Liége, qui voulut vendre la ville à Don Juan; de messieurs

d'Aerschot, de Mansfeldt, de Berlaymont, de Rassenghien; ceux du Conseil d'Etat,

de Georges de Lalaing, gouverneur de Frise, celui du chef d'armée le seigneur de

Rossignol, émissaire de Don Juan, entremetteur de meurtre entre Philippe &

Jaureguy, assassin maladroit du prince d'Orange; le nom de l'archevêque de

Cambrai, qui voulut faire entrer les Espagnols dans la ville; les noms des jésuites

d'Anvers, offrant trois tonneaux d'or aux États - c'est deux millions de florins - pour

ne point démolir le château & le tenir pour Don Juan; de l'évêque de Liége; des

prédicastresromains diffamant les patriotes; de l'évêque d'Utrecht, que les bourgeois

envoyèrent paître ailleurs l'herbe de trahison; des ordres mendiants, qui intriguaient

à Gand en faveur de Don Juan. Ceux de Bois-le-Duc clouaient au pilori le nom du

carme Pierre, qui, aidé de leur évêque & du clergé de celui-ci, se faisait fort de livrer

la ville à Don Juan.

A Douai ils ne pendirent point toutefois en effigie le recteur de l'Université,

espagnolisé pareillement; mais sur les navires des Gueux on voyait sur la poitrine

de mannequins pendus par le cou, des noms de moines, d'abbés & de prélats, ceux

des dix-huit cents riches femmes & filles du béguinage de Malines qui, de leurs

deniers, sustentaient, doraient & empanachaient les bourreaux de la patrie.

Et sur ces mannequins, piloris de traîtres, se lisaient les noms du marquis

d'Harrault, commandant la place forte de Philippeville, gaspillant les munitions de

guerre & de bouche inutilement pour livrer, sous prétexte de manque de vivres, la

place à l'ennemi; celui de Belver, qui rendit Lembourg, quand la ville pouvait tenir

encore huit mois; celui

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du président du conseil de Flandres; du magistrat de Bruges, du magistrat de

Malines, gardant leurs villes pour Don Juan; de Messieurs de la chambre des

comptes de Gueldre, fermée pour cause de trahison; de ceux du conseil de Brabant,

de la chancellerie du duché; du conseil privé & des finances; des grand bailli &

bourgmestre de Menin; & des méchants voisins de l'Artois, qui laissèrent passer

sans encombre deux mille Français en marche pour le pillage.

- Las! s'entredisaient les bourgeois, voici que le duc d'Anjou a le pied en nos pays:

il veut être roi chez nous; le vîtes-vous entrer à Mons, petit, ayant de grosses

hanches, le nez gros, la trogne jaune, la bouche gouailleuse? c'est un grand prince,

aimant les amours extraordinaires; on l'appelle, pour qu'il y ait en son nom grâce

féminine & force virile, Monseigneur Monsieur Sa Grande Altesse d'Anjou.

Ulenspiegel était songeur. Et il chanta:

Le ciel est bleu, le soleil clair;

Couvrez de crêpe les bannières,

De crêpe les poignées des épées,

Cachez les bijoux;

Retournez les miroirs:

Je chante la chanson de Mort,

La chanson des traîtres.

Ils ont mis le pied sur le ventre

Et sur la gorge des fiers pays

De Brabant, Flandre, Hainaut,

Anvers, Artois, Luxembourg.

Noblesse & clergé sont traîtres;

L'appât des récompenses les mène.

Je chante la chanson des traîtres.

Quand partout l'ennemi pille,

Que l'Espagnol entre en Anvers,

Abbés, prélats & chefs d'armée

S'en vont par les rues de la ville,

Vêtus de soie, chamarrés d'or,

La trogne luisante de bon vin,

Montrant ainsi leur infamie.

Et par eux, l'Inquisition

Se réveillera en grand triomphe,

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Et de nouveau ritelmans

Arrêteront des sourds-muets

Pour hérésie.

Je chante la chanson des traîtres.

Signataires du compromis,

Couards signataires,

Que vos noms soient maudits.

Où êtes-vous à l'heure de guerre?

Vous marchez comme corbeaux

A la suite des Espagnols.

Battez le tambour de deuil.

Pays belgique, l'avenir

Te condamnera pour t'être,

Tout en armes, laissé piller.

Avenir, ne te hâte point;

Vois les traîtres besogner:

Ils sont vingt, ils sont mille,

Occupant tous les emplois,

Les grands en donnent aux petits.

Ils se sont entendus

Pour entraver la résistance,

Par division & paresse,

Leurs devises de trahison.

Couvrez de crêpe les miroirs

Et les poignées des épées.

C'est la chanson des traîtres.

Ils déclarent rebelles

Espagnols & malcontents;

Défendent de les aider

Et de pain & d'abri,

Et de plomb ou de poudre.

Si l'on en prend pour les pendre,

Pour les pendre,

Ils les relâchent aussitôt.

Debout! disent ceux de Bruxelles;

Debout! disent ceux de Gand

Et le populaire belgique;

On vous veut, pauvres hommes,

Écraser entre le roi

Et le pape qui lance

La croisade contre Flandre.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Ils viennent, les mercenaires,

A l'odeur du sang;

Bandes de chiens,

De serpents & d'hyènes.

Ils ont faim, ils ont soif.

Pauvre terre des pères,

Mûre pour ruine & mort.

Ce n'est point don Juan

Qui lui mâche la belogne

A Farnèse, mignon du pape,

Mais ceux que tu comblas

D'or & de distinctions,

Qui confessaient tes femmes,

Tes filles & tes enfants!

Ils t'ont jetée par terre

Et l'Espagnol te met

Le couteau sur la gorge,

Ils se gaussaient de toi,

En fêtant à Bruxelles.

La venue du prince d'Orange,

Quand on vit sur le canal

Tant de boîtes d'artifice

Pétaradant leur joie,

Tant de bateaux triomphants,

De peintures, de tapisseries.

On y jouait, pays belgique,

L'histoire de Joseph

Vendu par ses frères.

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