Livre 4 — Chapitre VI La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 155 de 182
Obra Menu

Livre 4 — Chapitre VI

Livre 4 — Chapitre VI

On était pour lors en mai, le tilleul de justice était vert, verts aussi étaient les bancs

de gazon sur lesquels s'assirent les juges; Nele fut appelée en témoignage. Ce

jour-là devait être prononcée la sentence.

Et le peuple, hommes, femmes, bourgeois & manouvriers se tenaient tout autour

dans le champ; & le soleil luisait clair.

Katheline & Joos Damman furent amenés devant le tribunal; & Damman paraissait

plus blême à cause de la torture de la soif & des nuits passées sans sommeil.

Katheline, qui ne se savait tenir sur ses jambes branlantes, montrant le soleil,

disait.

- Otez le feu, la tête brûle!

Et elle regardait avec tendre amour Joos Damman.

Et celui-ci la regardait avec haine & mépris.

Et les seigneurs & gentilshommes ses amis, ayant été appelés à Damme, étaient

tous présents, comme témoins, devant le tribunal.

Le bailli alors parla & dit:

- Nele, la fillette qui défend sa mère Katheline avec si grande & brave affection,

a trouvé dans la poche cousue à la cotte d'icelle, cotte de fête, un

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

393

billet signé Joos Damman. Parmi les dépouilles du cadavre de Hilbert Ryvish, je

trouvai en la gibecière du mort une autre lettre à lui adressée par ledit Joos Damman,

accusé présent devant vous. Je les ai toutes deux gardées par devers moi, afin

qu'au moment opportun, qui est celui-ci, vous puissiez juger de l'obstination de cet

homme & l'absoudre ou condamner suivant le droit & la justice. Ici est le parchemin

trouvé dans la gibecière; je n'y touchai point & ne sais s'il est ou non lisible.

Les juges furent alors dans une grande perplexité.

Le bailli essaya de défaire la boule de parchemin; mais ce fut vainement, & Joos

Damman riait.

Un échevin dit alors:

- Mettons la boule dans l'eau & ensuite devant le feu. S'il s'y trouve quelque

mystère d'adhérence, le feu & l'eau le résoudront.

L'eau fut apportée, le bourreau alluma un grand feu de bois dans le champ; la

fumée montait bleue dans le ciel clair, à travers les branches verdoyantes du tilleul

de justice.

- Ne mettez point la lettre dans le bassin, dit un échevin, car si elle est écrite avec

du sel ammoniac détrempé dans l'eau, vous effacerez les caractères.

- Non, dit le chirurgien qui était là, les caractères ne s'effaceront point, l'eau

amollira seulement l'enduit qui empêche d'ouvrir cette boule magique.

Le parchemin fut trempé dans l'eau, &, s'étant amolli, fut déplié.

- Maintenant, dit le chirurgien, mettez-le devant le feu.

- Oui, oui, dit Nele, mettez le papier devant le feu; messire chirurgien est sur la

route de vérité, car le meurtrier pâlit & tremble des jambes.

Sur ce, messire Joos Damman dit:

- Je ne pâlis ni ne tremble, petite harpie populaire qui veux la mort d'un noble

homme; tu ne réussiras point, ce parchemin doit être pourri, après seize ans de

séjour dans la terre.

- Le parchemin n'est point pourri, dit l'échevin, la gibecière était doublée de soie;

la soie ne se consomme point dans la terre, & les vers n'ont point traversé le

parchemin.

Le parchemin fut mis devant le feu.

- Monseigneur bailli, Monseigneur bailli, disait Nele, voici devant le feu l'encre

apparente: commandez qu'on lise l'écrit.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

394

Comme le chirurgien allait le lire, messire Joos Damman voulut étendre le bras pour

saisir le parchemin; mais Nele se lança sur son bras vite comme le vent & dit:

- Tu n'y toucheras point, car là sont écrites ta mort ou la mort de Katheline. Si

maintenant ton coeur saigne, meurtrier, voilà quinze ans que saigne le nôtre; quinze

ans que Katheline souffre, quinze ans qu'elle eut le cerveau brûlé dans la tête pour

toi; quinze ans que Soetkin est morte des suites de la torture; quinze ans que nous

sommes besoineux, loqueteux & vivons de misère, mais fièrement. Lisez le papier,

lisez le papier! Les juges sont Dieu sur la terre, car ils sont Justice; lisez le papier!

- Lisez le papier! criaient les hommes & femmes pleurant. Nele est brave! lisez

le papier! Katheline n'est point sorcière!

Et le greffier lut:

‘A. Hilbert, fils de Willem Rysvish, écuyer, Joos Damman, écuyer, salut.

‘Benoît ami, ne perds plus ton argent en brelans, jeu de dés & autres misères

grandes. Je te vais dire comment on en gagne à coup sûr. Faisons nous diables,

diables jolis, aimés de femmes & de fillettes. Prenons les belles & riches, laissons

les laides & pauvres; qu'elles payent leur plaisir. Je gagnai en ce métier, en six mois,

cinq mille rixdaelders au pays d'Allemagne. Les femmes donneraient leurs cottes

& chemises à leur homme quand elles l'aiment; fuis les avares au nez pincé qui

mettent temps à payer leur plaisir. Pour ce qui est de toi & pour paraître beau & vrai

diable incube, si elles t'acceptent pour la nuit, annonce ta venue en criant comme

un oiseau nocturne. Et pour te faire une vraie face de diable, diable terrifiant, frotte-toi

le visage de phosphore, qui brille par places quand il est humide. L'odeur en est

mauvaise, mais elles croiront que c'est odeur d'enfer. Tue qui te gêne, homme,

femme ou animal.

‘Nous irons bientôt ensemble chez Katheline, belle gouje débonnaire; sa fillette

Nele, une mienne enfant si Katheline me fut fidèle, est avenante & mignonne; tu la

prendras sans peine: je te la donne, car il ne me chault de ces bâtardes qu'on ne

peut avec assurance reconnaître pour son fruit. Sa mère lui bailla déjà plus de

vingt-trois carolus, tout son bien. Mais elle cache un trésor, qui est, si je ne suis sot,

l'héritage de Claes, l'hérétique brûlé à Damme: sept cents florins carolus sujets à

confiscation; mais le bon roi Philippe, qui fit tant brûler de ses sujets pour hériter

d'eux, ne put

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

t.o. 394

HIppolyte Boulenger. del et sculps. J. Bouwens. imp. Brux.

EN CE TEMPS-LÀ LES PRAIRIES FURENT INONDÉES

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

395

mettre la griffe sur ce doux trésor. Il pèsera plus en ma gibecière qu'en la sienne.

Katheline me dira où il est; nous le partagerons. Tu me laisseras seulement la plus

grosse part pour la découverte.

‘Quant aux femmes, étant nos serves douces & esclaves amoureuses, nous les

mènerons au pays d'Allemagne. Là, nous les enseignerons à de-nenir diables

femelles & succubes, enamourant tous les riches bourgeois & nobles hommes; là

nous vivrons, elles & nous, d'amour payé en beaux rixdaelders, velours, soie, or,

perles & bijoux; nous serons ainsi riches sans fatigue, &, à l'insçu des diables

succubes, aimés des plus belles, nous faisant toujours payer au demeurant. Toutes

les femmes sont sottes & niaises pour l'homme, pouvant allumer ce feu d'amour

que Dieu leur mit sous la ceinture. Katheline & Nele le seront plus que d'autres, &,

nous croyant diables, nous obéiront en tout: toi, garde ton prénom, mais ne donne

jamais le nom de ton père Rŷvish. Si le juge prend les femmes, nous partirons sans

qu'elles nous connaissent & nous puissent dénoncer. A la rescousse, mon féal.

Fortune sourit aux jeunes gens, comme le disait feue Sa Sainte Majesté

Charles-Quint, maître passé ès choses d'amour & de guerre.’

Et le greffier, cessant de lire, dit:

- Telle est la lettre, & elle est signée: Joos Damman, écuyer.

Et le peuple cria:

- A mort le meurtrier! A mort le sorcier! Au feu l'affoleur de femmes! A la potence

le larron!

Le bailli dit alors:

- Peuple, faites silence, afin qu'en toute liberté nous jugions cet homme.

Et parlant aux échevins:

- Je veux, dit-il, vous lire la deuxième lettre trouvée par Nele dans la poche cousue

à la cotte de fête de Katheline; elle est ainsi conçue:

‘Sorcière mignonne, voici la recette d'une mixture à moi envoyée par la femme

même de Lucifer: à l'aide de cette mixture, tu te pourras transporter dans le soleil,

la lune & les astres; converser avec les esprits élémentaires qui portent à Dieu les

prières des hommes, & parcourir toutes les villes, bourgades, rivières, prairies de

l'entier univers: tu broieras ensemble, à doses égales: Stramonium, solanum

somniferum, jusquiame, opium, les sommités fraîches du chanvre, belladone &

datura.

‘Si tu le veux, nous irons ce soir au sabbat des esprits; mais il faut

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

396

m'aimer davantage & n'être plus chicharde comme l'autre soir, que tu me refusas

dix florins, disant que tu ne les avais point. Je sais que tu caches un trésor & ne me

le veux point dire. Ne m'aimes-tu plus, mon doux coeur?

‘Ton diable froid,

HANSKE.’

- A mort le sorcier! cria le populaire.

Le bailli dit:

- Il faut comparer les deux écritures.

Ce qu'étant fait, elles furent jugées semblables.

Le bailli dit alors aux seigneurs & gentilshommes présents:

- Reconnaissez-vous celui-ci pour messire Joos Damman, fils de l'échevin de la

Keure de Gand?

- Oui, dirent-ils.

- Connûtes-vous, dit-il, messire Hilbert, fils de Willem Rysvish, écuyer?

L'un des gentilshommes, qui se nommait Van der Zickelen, parla & dit:

- Je suis de Gand, mon steen est place Saint-Michel; je connais Willem Rysvish,

écuyer, échevin de la Keure de Gand. Il perdit, il y a quinze ans, un fils âgé de

vingt-trois ans, débauché, joueur, fainéant; mais chacun lui pardonnait à cause de

sa jeunesse. Nul depuis ce temps n'en a plus eu de nouvelles. Je demande à voir

l'épée, le poignard & la gibecière du mort.

Les ayant devant lui, il dit:

- L'épée & le poignard portent au bouton du manche les armes des Rysvish, qui

sont de trois poissons d'argent sur champ d'azur. Je vois les mêmes armes

reproduites sur un écusson d'or entre les mailles de la gibecière. Quel est cet autre

poignard?

Le bailli parlant:

- C'est celui, dit-il, qui fut trouvé planté dans le corps de Hilbert Rysvish, fils de

Willem.

- J'y reconnais, dit le seigneur, les armes des Damman: la tour de gueules sur

champ d'argent. Ainsi m'ait Dieu & tous ses saints.

Les autres gentilshommes dirent aussi:

- Nous reconnaissons lesdites armes pour celles de Rysvish & de Damman. Ainsi

nous ait Dieu & tous ses saints.

Le bailli alors dit:

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

397

- D'après les preuves ouïes & lues par le tribunal des échevins, messire Joos

Damman est sorcier, meurtrier, affoleur de femmes, larron du bien du roi, & comme

tel coupable du crime de lèse-Majesté divine & humaine.

- Vous le dites, messire bailli, repartit Joos, mais vous ne me condamnerez point,

faute de preuves suffisantes; je ne suis ni ne fus jamais sorcier; je jouais seulement

le jeu du diable. Quant à mon visage clair, vous en avez la recette & celle de

l'onguent, qui, tout en contenant de la jusquiame, plante vénéneuse, est seulement

soporifique. Lorsque cette femme, vraie sorcière, en prenait, elle tombait

ensommeillée & pensait, allant au sabbat, y faire la ronde la face tournée en dehors

du cercle & adorer un diable, à figure de bouc, posé sur un autel. La ronde étant

finie, elle croyait l'aller baiser sous la queue, ainsi que font les sorciers, pour après

se livrer avec moi, son ami, à d'étranges copulations qui plaisaient à son esprit

extravagant. Si j'eus, comme elle dit, les bras froids & le corps frais, c'était un signe

de jeunesse, non de sorcellerie. Aux oeuvres d'amour fraîcheur ne dure. Mais

Katheline voulut croire ce qu'elle désirait, & me prendre pour un diable nonobstant

que je sois homme en chair & en os, tout comme vous qui me regardez. Elle seule

est coupable: me prenant pour un démon & m'acceptant en sa couche, elle pécha

d'intention & de fait contre Dieu & le Saint-Esprit. C'est elle donc, & non moi, qui

commit le crime de sorcellerie, elle qui est passible du feu, comme une sorcière

enragée & malicieuse qui veut se faire passer pour folle, afin de cacher sa malice.

Mais Nele:

- L'entendez-vous, dit-elle, le meurtrier? il a fait comme fille à vendre, portant

rouelle au bras, métier & marchandise d'amour. L'entendez-vous? il veut, pour se

sauver, faire brûler celle qui lui donna tout.

- Nele est méchante, disait Katheline; ne l'écoute point, Hans mon aimé.

- Non, disait Nele, non, tu n'es pas homme: tu es un diable couard & cruel. Et

prenant Katheline dans ses bras: ‘Messieurs les juges, s'exclama-t-elle, n'écoutez

point ce pâle méchant: il n'a qu'un désir, c'est de voir brûler ma mère, qui ne commit

d'autre crime que d'être frappée par Dieu de folie, & de croire réels les fantômes de

ses rêves. Elle a déjà bien souffert dans son corps & dans son esprit. Ne la faites

point mourir, messieurs les juges. Laissez l'innocente vivre en paix sa triste vie.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

398

Et Katheline disait: - Nele est méchante, il ne faut point la croire, Hans, mon seigneur.

Et dans le populaire, les femmes pleuraient & les hommes disaient: - Grâce pour

Katheline.

Le bailli & les échevins rendirent leur sentence au sujet de Joos Damman, sur un

aveu qu'il fit après de nouvelles tortures: il fut condamné à être dégradé de noblesse

& brûlé vif à petit feu jusqu'à ce que mort s'ensuivît, & souffrit le supplice le lendemain

devant les bailles de la maison commune, disant toujours: - Faites mourir la sorcière,

elle seule est coupable! maudit soit Dieu! mon père tuera les juges. Et il rendit l'âme.

Et le peuple disait: - Voyez-le maudissant & blasphémateur; il trépasse comme

un chien.

Le lendemain, le bailli & les échevins rendirent leur sentence au sujet de Katheline,

qui fut condamnée à subir l'épreuve de l'eau dans le canal de Bruges. Surnageant,

elle serait brûlée comme sorcière; allant au fond & en mourant, elle serait considérée

comme étant morte chrétiennement, & comme telle inhumée au jardin de l'église,

qui est le cimetière.

Le lendemain, tenant un cierge, nu-pieds & vêtue d'une chemise de toile noire,

Katheline fut conduite jusqu'au bord du canal, le long des arbres, en grande

procession. Devant elle marchaient, chantant les prières des morts, le doyen de

Notre-Dame, ses vicaires, le bedeau portant la croix; & derrière, les bailli de Damme,

échevins, greffiers, sergents de la commune, prévôt, bourreau & ses deux aides.

Sur les bords était une grande foule de femmes pleurant & d'hommes grondant, par

pitié pour Katheline, qui marchait comme un agneau se laissant conduire sans savoir

où il va & toujours disant: - Otez le feu, la tête brûle! Hans, où es-tu?

Se tenant au milieu des femmes, Nele criait: - Je veux être jetée avec elle. Mais

les femmes ne la laissaient point s'approcher de Katheline.

Un aigre vent soufflait de la mer; du ciel gris tombait dans l'eau du canal grêle

fine; une barque était là, que le bourreau & ses valets prirent au nom de Sa Royale

Majesté. Sur leur commandement,Katheline y descendit; le bourreau y fut vu debout,

la tenant & au signal du prévôt levant sa verge de justice, jetant Katheline dans le

canal; elle se débattit, mais non longtemps, & alla au fond, ayant crié: - Hans! Hans!

à l'aide!

Et le populaire disait: - Cette femme n'est point sorcière.

Des hommes se jetèrent dans le canal & en tirèrent Katheline hors de sens &

rigide comme une morte. Puis elle fut menée dans une taverne &

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

399

placée devant un grand feu; Nele lui ôta ses habits & son linge mouillés pour lui en

donner d'autres; quand elle revint à elle, [elle dit, tremblant & claquant des dents: -

Hans, donne-moi un manteau de laine.

Et Katheline ne put se réchauffer. Et elle mourut le troisième jour. Et elle fut

enterrée dans le jardin de l'église.

Et Nele, orpheline, s'en fut au pays de Hollande, auprès de Rosa van Auweghem.

1/1
Menu

Fazer anotação