Livre 3 — Chapitre VI La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 110 de 182
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Livre 3 — Chapitre VI

Livre 3 — Chapitre VI

En ce temps-là le Taiseux réunit une armée & fit envahir de trois côtés les Pays-Bas.

Et Ulenspiegel dit en une assemblée de gueux sauvages de Marenhout:

- Sur l'avis de ceux de l'Inquisition,Philippe, roi, a déclaré tout & un chacun habitant

des Pays-Bas coupable de lèse-majesté, du fait des hérésies tant pour y avoir

adhéré que pour n'y avoir pas mis obstacle, & vu cet exécrable crime, les condamne

tous, sans avoir égard au sexe ou à l'âge, excepté ceux qui sont désignés

nominalement, aux peines réservées à de telles forfaitures; & ce, sans nulle

espérance de grâce. Le roi hérite. La mort fauche dans le riche & vaste pays que

bornent la Mer Septentrionale, le comté d'Emden, la rivière [d'Amise, les pays de

Westphalie, de Clèves, de Juliers & de Liége, l'évêché de Cologne & celui de Trèves,

le pays de Lorraine & de France. La mort fauche sur un sol de trois cent quarante

lieues, dans deux cents villes murées, dans cent cinquante villages ayant droits de

villes, dans les campagnes, les bourgs & les plaines. Le roi hérite.

- Ce n'est pas, poursuivit-il, trop de onze mille bourreaux pour faire la besogne.

D'Albe les nomme des soldats. Et la terre des pères est devenue un charnier, d'où

les arts fuient, que les métiers quittent, que les industries abandonnent pour aller

enrichir l'étranger, qui leur permet chez lui d'adorer le Dieu de la libre conscience.

La Mort & la Ruine fauchent. Le roi hérite.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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‘Les pays avaient conquis leurs priviléges à force d'argent donné à des princes

besogneux; ces priviléges sont confisqués. Ils avaient espéré, d'après les contrats

passés entre eux & les souverains, jouir de la richesse fruit de leurs travaux. Ils se

trompent: le maçon bâtit pour l'incendie, le manouvrier travaille pour le voleur. Le

roi hérite.

‘Sang & larmes! la mort fauche sur les bûchers; sur les arbres servant de potences

le long des grand'routes;dans les fosses ouvertes où sont jetées vivantes de pauvres

fillettes; dans les noyades des prisons, dans les cercles de fagots enflammés au

milieu desquels brûlent à petit feu les patients; dans les huttes de paille en feu où

les victimes meurent dans la flamme & la fumée. Le roi hérite.

‘Ainsi l'a voulu le pape de Rome.

‘Les villes regorgent d'espions attendant leur part du bien des victimes. Plus on

est riche, plus on est coupable. Le roi hérite.

‘Mais les vaillants hommes du pays ne se laisseront point égorger comme des

agneaux. Parmi ceux qui fuient, il en est d'armés qui se réfugient dans les bois. Les

moines les avaient dénoncés afin qu'on les tuât & que l'on prît leurs biens. Aussi la

nuit, le jour, par bandes, comme des fauves, ils se ruent sur les cloîtres, y reprennent

l'argent volé au pauvre peuple sous forme de chandeliers,de châsses d'or & d'argent,

de ciboires, de patènes, de vases précieux. N'est-ce pas, bonshommes? Ils y boivent

le vin que les moines gardaient pour eux seuls. Les vases fondus ou engagés

serviront pour la guerre sainte. Vive le Gueux!

‘Ils harcèlent les soldats du roi, les tuent, les dépouillent, puis s'enfuient dans

leurs tanières. On voit, jour & nuit, dans les bois s'allumer & s'éteindre des feux

nocturnes changeant sans cesse de place. C'est le feu de nos festins. A nous le

gibier de poil & de plume. Nous sommes seigneurs. Les paysans nous donnent du

pain & du lard quand nous voulons. Lamme, regarde-les. Loqueteux, farouches,

résolus & l'oeil fier, ils errent dans les bois avec leurs haches, hallebardes, longues

épées, bragmarts, piques, lances, arbalètes, arquebuses, car toutes armes leur

sont bonnes, & ils ne veulent point marcher sous des enseignes. Vive le Gueux!’

Et Ulenspiegel chanta:

Slaet op den trommele van dirre dom deyne,

Slaet op den trommele van dirre doum, doum.

Battez le tambour! van dire dom deyne,

Battez le tambour de guerre.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Qu'on arrache au duc ses entrailles!

Qu'on lui en fouette le visage!

Slaet op den trommele, battez le tambour.

Que le duc soit maudit! A mort le meurtrier!

Qu'il soit livré aux chiens! A mort le bourreau! Vive le Gueux!

Qu'il soit pendu par la langue

Et par le bras, par la langue qui commande

Et par le bras qui signe l'arrêt de mort.

Slaet op den trommele.

Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux!

Que le duc soit enfermé vivant avec les cadavres des victimes!

Que, dans la puanteur,

Il meure de la peste des morts!

Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux!

Christ, regarde d'en haut tes soldats,

Risquant le feu, la corde,

Le glaive pour ta parole.

Ils veulent la délivrance de la terre des pères.

Slaet om den trommele van dire dom deyre.

Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux!

Et tous de boire & de crier:

- Vive le Gueux!

Et Ulenspiegel, buvant dans le hanap doré d'un moine, regardait avec fierté les

faces vaillantes des gueux sauvages.

- Hommes fauves, dit-il, vous êtes loups, lions & tigres. Mangez les chiens du roi

de sang.

- Vive le Gueux! dirent-ils chantant:

Slaet op den trommele van dirre dom deyre;

Slaet op den trommele van dirre dom dom;

Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux!

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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