Livre 3 — Chapitre XLI
Livre 3 — Chapitre XLI
Chemin faisant vers Bruges, Ulenspiegel dit à Lamme:
- Nous avons dépensé une grosse somme d'argent en engagements de soudards,
paiement aux happe-chair, don à l'Égyptienne & en ces innombrables olie-koekjes
qu'il te plaisait de manger sans cesse plutôt que d'en vendre une seule. Or,
nonobstant ta ventrale volonté, il est temps de vivre plus honnêtement. Baille-moi
ton argent, je garderai la bourse commune.
- Je le veux, dit Lamme. Et le lui donnant: Ne me laisse point toutefois mourir de
faim, dit-il; car songes-y, gros & puissant comme je le suis, il me faut une
substantielle & abondante nourriture. C'est bon à toi, maigre & chétif, de vivre au
jour le jour, mangeant ou ne mangeant point ce que tu trouves, comme les planches
qui vivent d'air & de pluie sur les quais. Mais moi, que l'air creuse & que la pluie
affame, il me faut d'autres festins.
- Tu les auras, dit Ulenspiegel, festins de vertueux carêmes. Les panses les mieux
remplies n'y résistent point; se dégonflant peu à peu, elles rendent léger l'homme
le plus lourd. Et l'on verra bientôt, dégraissé suffisamment, courir comme un cerf,
Lamme mon mignon.
- Las! disait Lamme, quel sera désormais mon maigre sort? J'ai faim, mon fils, &
voudrais souper.
Le soir tombait. Ils arrivèrent à Bruges par la porte de Gand. Ils montrèrent leurs
passes. Ayant dû payer un demi-sol pour eux & deux pour leurs ânes, ils entrèrent
en ville: Lamme, songeant aux paroles d'Ulenspiegel, semblait navré:
- Souperons-nous bientôt? disait-il.
- Oui, répondait Ulenspiegel.
Ils descendirent in de Meermin, à la Sirène, girouette, qui, tout en or, est placée
au-dessus du pignon de l'auberge.
Ils mirent leurs ânes à l'écurie, & Ulenspiegel commanda pour son souper & pour
celui de Lamme du pain, de la bière & du fromage.
L'hôte ricassait en servant ce maigre repas: Lamme mangeait à longues
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dents, regardant avec désespoir Ulenspiegel, besognait des mâchoires sur le pain
trop vieux & le fromage trop jeune, comme si c'eût été des ortolans. Et Lamme
buvait sa petite bière sans plaisir. Ulenspiegel riait de le voir si dolent. Et il était
aussi quelqu'un qui riait dans la cour de l'auberge & venait parfois montrer le museau
aux vitres. Ulenspiegel vit que c'était une femme qui se cachait le visage. Pensant
quelque maligne servante, il n'y songea plus, & voyant Lamme pâle, triste & blême
à cause de ses amours ventrales contrariées, il eut pitié & songea à commander
pour son compagnon une omelette aux boudins, un plat de boeuf aux fèves ou tout
autre mets chaud, quand le baes entra & dit, ôtant son couvre-chef:
- Si messires voyageurs veulent un meilleur souper, ils parleront & diront ce qu'il
leur faut.
Lamme ouvrit de grands yeux & la bouche plus grande encore, & regardait
Ulenspiegel avec une angoisseuse inquiétude.
Celui-ci répondit:
- Les manouvriers cheminant ne sont point riches.
- Il advient toutefois,dit le baes, qu'ils ne connaissentpoint tout ce qu'ils possèdent.
Et montrant Lamme: Cette bonne trogne en vaut deux autres. Que plairait-il à Vos
Seigneuries de manger & de boire? une omelette au gras jambon, des choesels,
on en fit aujourd'hui, des castrelins, un chapon qui fond sous la dent, une belle
carbonade grillée avec une sauce aux quatre épices, de la dobbel-knol d'Anvers,
de la dobbel-kuyt de Bruges, du vin de Louvain apprêté à la façon de Bourgogne?
Et sans payer.
- Apportez tout, dit Lamme.
La table fut bientôt garnie, & Ulenspiegel prit son plaisir à voir le pauvre Lamme
qui, plus affamé que jamais, se ruait sur l'omelette, les choesels, le chapon, le
jambon, les carbonades, & versait par litres en son gosier la dobbel-knol, la
dobbel-kuyt, & le vin de Louvain apprêté à la façon de Bourgogne.
Quand il ne sut plus manger, il souffla d'aise comme une baleine & regarda autour
de lui sur la table pour voir s'il n'y avait plus rien à mettre sous la dent. Et il croqua
les miettes des castrelins.
Ulenspiegel ni lui n'avaient vu le joli museau regarder souriant aux vitres, passer
& repasser dans la cour. Le baes ayant apporté du vin cuit à la cannelle & au sucre
de Madère, ils continuèrent à boire. Et ils chantèrent.
A l'heure du couvre-feu, il leur demanda s'ils voulaient monter chacun à
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leur grande & belle chambre. Ulenspiegel répondit qu'une petite leur suffisait pour
deux. Le baes répondit:
- Je n'en ai point; vous aurez chacun une chambre de seigneurs, sans payer.
Et de fait il les conduisit dans des chambres richement garnies de meubles & de
tapis. Dans celle de Lamme était un grand lit.
Ulenspiegel, qui avait bien bu & tombait de sommeil, le laissa aller se coucher &
fit comme lui promptement.
Le lendemain, à l'heure de midi, il entra dans la chambre de Lamme & le vit
dormant & ronflant. A côté de lui était une mignonne gibecière pleine de monnaie.
Il l'ouvrit & vit que c'était des carolus d'or & des patards d'argent.
Il secoua Lamme pour l'éveiller; celui-ci sortit de sommeil, se frotta les yeux, &
regardant autour de lui, inquiet, il dit:
- Ma femme! Où est ma femme?
Et montrant une place vide à côté de lui dans le lit:
- Elle était là tantôt, dit-il.
Puis, sautant hors du lit, il regarda de nouveau partout, fouilla tous les coins &
recoins de la chambre, l'alcôve & les armoires, & disait frappant du pied:
- Ma femme! Où est ma femme?
Le baes monta au bruit:
- Vaurien, dit Lamme le prenant à la gorge, où est ma femme? Qu'as-tu fait de
ma femme?
- Piéton impatient, dit le baes, ta femme? Quelle femme? Tu es venu seul. Je ne
sais rien.
- Ha! il ne sait pas, dit Lamme; il ne sait pas, dit Lamme furetant de nouveau tous
les coins & recoins de la chambre. Las! Elle était là, cette nuit, dans mon lit, comme
au temps de nos belles amours. Oui. Où es-tu, mignonne?
Et jetant la bourse par terre:
- Ce n'est pas ton argent qu'il me faut, c'est toi, ton doux corps, ton bon coeur, ô
mon aimée! O joies du ciel! vous ne reviendrez plus. Je m'étais accoutumé à ne
plus te voir, à vivre sans amour, mon doux trésor. Et voilà que, m'ayant repris, tu
me délaisses. Mais je veux mourir. Ha! ma femme? où est ma femme?
Et il pleurait à chaudes larmes par terre où il s'était jeté. Puis tout à coup
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ouvrant la porte, il se mit à courir dans toute l'auberge & dans la rue, en chemise,
& criant:
- Ma femme? où est ma femme?
Mais il revint bientôt, car les mauvais garçons le huaient & lui jetaient des pierres.
Et Ulenspiegel lui dit, en le forçant de se vêtir:
- Ne te désole point, tu la reverras, puisque tu l'as vue. Elle t'aime encore,
puisqu'elle est revenue à toi, puisque c'est elle sans doute qui a payé le souper &
les chambres de seigneur, & qui t'a mis sur le lit cette pleine gibecière. Les cendres
me disent que ce n'est point là le fait d'une femme infidèle. Ne pleure plus, &
marchons pour la défense de la terre des pères.
- Restons encore à Bruges, dit Lamme; je veux courir par toute la ville, & je la
trouverai.
- Tu ne la retrouveras point, puisqu'elle se cache de toi, dit Ulenspiegel.
Lamme demanda des explications au baes, mais celui-ci ne lui voulut rien dire.
Et ils s'en furent vers Damme.
Tandis qu'ils cheminaient, Ulenspiegel dit à Lamme:
- Pourquoi ne me dis-tu pas comment tu la trouvas près de toi, cette nuit &
comment elle te quitta?
- Mon fils, répondit Lamme, tu sais que nous avions fêté la viande, la bière & le
vin, & que j'avais grand'peine à souffler lorsque nous marchâmes nous coucher. Je
tenais pour m'éclairer une chandelle de cire, comme un seigneur, & avais mis le
chandelier sur un bahut pour dormir; la porte était restée entre-baillée, le bahut était
tout auprès. En me déshabillant, je regardais mon lit avec grand amour & désir de
sommeil; la chandelle de cire s'éteignit tout à coup. J'entendis comme un souffle &
un bruit de pas légers dans ma chambre; mais ayant plus sommeil que peur, je me
couchai pesamment. Comme j'allais m'endormir, une voix, sa voix, ô ma femme,
ma pauvre femme! me dit: As-tu bien soupé Lamme? & sa voix était près de moi &
son visage aussi, & son doux corps.
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