Livre 5 — Chapitre X
Livre 5 — Chapitre X
Nele, tombant, se frotta les yeux & ne vit rien que le soleil levant dans des vapeurs
dorées, les pointes des herbes toutes d'or aussi & le rayon jaunissant le plumage
des mouettes endormies, mais elles s'éveillèrent bientôt.
Puis Nele se regarda, se vit nue & se vêtit à la hâte; puis elle vit Ulenspiegel nu
pareillement & le couvrit; croyant qu'il dormait, elle le secoua, mais il ne bougeait
pas plus qu'un mort; elle fut de peur saisie. ‘Ai-je, dit-elle, tué mon ami avec ce
baume de vision? Je veux mourir aussi! Ah! Thyl, réveille-toi! Il est froid comme
marbre!’
Ulenspiegel ne se réveillait point. Deux nuits & un jour se passèrent, & Nele, de
douleur enfiévrée, veilla son ami Ulenspiegel.
On était au commencement du second jour, Nele entendit un bruit de clochette,
& vit venir un paysan portant une pelle; derrière lui marchaient, un cierge à la main,
un bourgmestre & deux échevins, le curé de Stavenisse & un bedeau lui tenant le
parasol.
Ils allaient, disaient-ils, administrer le saint-sacrement de l'onction au vaillant
Jacobsen qui fut Gueux par peur, mais qui, le danger passé, rentra pour mourir
dans le giron de la Sainte Église Romaine.
Bientôt ils se trouvèrent face à face avec Nele pleurant, & virent le corps
d'Ulenspiegel étendu sur le gazon, couvert de ses vêtements. Nele se mit à genoux.
- Fillette, dit le bourgmestre, que fais-tu près de ce mort?
N'osant lever les yeux, elle répondit:
- Je prie pour mon ami tombé ici comme frappé par la foudre; je suis seule
maintenant & veux mourir aussi.
Le curé alors soufflant d'aise:
- Ulenspiegel le Gueux est mort, dit-il, loué soit Dieu! Paysan, hâte-toi de creuser
une fosse; ôte-lui ses habits avant qu'on ne l'enterre.
- Non, dit Nele se dressant debout, on ne les lui ôtera point, il aurait froid dans la
terre.
- Creuse la fosse, dit le curé au paysan qui portait la pelle.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
480
- Je le veux, dit Nele tout en larmes; il n'y a point de vers dans le sable plein de
chaux, & il restera entier & beau, mon aimé.
Et tout affolée, elle se pencha sur le corps d'Ulenspiegel & le baisa avec des
larmes & des sanglots.
Les bourgmestre, échevins & paysan eurent pitié, mais le curé ne cessait de dire
joyeusement: ‘Le grand Gueux est mort, Dieu soit loué!’
Puis le paysan creusa la fosse, y mit Ulenspiegel & le couvrit de sable.
Et le curé dit sur la fosse les prières des morts: tous s'agenouillèrent autour;
soudain il se fit sous le sable un grand mouvement, & Ulenspiegel, éternuant &
secouant le sable de ses cheveux, prit alors le curé à la gorge:
- Inquisiteur! dit-il, tu me mets en terre tout vif pendant mon sommeil. Où est Nele?
l'as-tu aussi enterrée? Qui es-tu?
Le curé cria:
- Le grand Gueux revient en ce monde. Seigneur Dieu! prenez mon âme.
Et il s'enfuit comme un cerf devant les chiens.
Nele vint à Ulenspiegel:
- Baise-moi, mignonne, dit-il.
Puis il regarda de nouveau autour de lui; les deux paysans s'étaient enfuis comme
le curé, avaient jeté par terre, pour mieux courir, pelle, chaise & parasol; les
bourgmestre & échevins, se tenant les oreilles de peur, geignaient sur le gazon.
Ulenspiegel alla vers eux, & les secouant:
- Est-ce qu'on enterre, dit-il, Ulenspiegel,l'esprit, Nele le coeur de la mère Flandre?
Elle aussi peut dormir, mais mourir, non! Viens, Nele.
Et il partit avec elle en chantant sa sixième chanson, mais nul ne sait où il chanta
la dernière.
FIN
Paris. - Imprimerie L. Poupart-Davyl, rue du Bac, 30.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
481
NOUS L'ENGRAISSERONS, DIRENT ILS .
J. Bouwens. imp. Brux.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel