Livre 5 — Chapitre VIII La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 179 de 182
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Livre 5 — Chapitre VIII

Livre 5 — Chapitre VIII

En ce temps-là, Messeigneurs des Etats généraux s'assemblèrent à La Haye pour

juger Philippe, roi d'Espagne,comte de Flandre, de Hollande, etc., suivant les chartes

& priviléges par lui consentis.

Et le greffier parla ainsi:

- Il est notoire à un chacun qu'un prince de pays est établi par Dieu, souverain &

chef de ses sujets pour les défendre & préserver de toutes injures, oppressions &

violences, ainsi qu'un berger est ordonné pour la défense & la garde de ses brebis.

Il est notoire aussi que les sujets ne sont pas créés par Dieu pour l'usage du prince,

pour lui être obéissants en tout ce qu'il commande, que ce soit chose pie ou impie,

juste ou injuste, ni pour le servir comme des esclaves. Mais le prince est prince pour

ses sujets, sans lesquels il ne peut être, afin de gouverner selon le droit & la raison;

pour les maintenir & les aimer comme un père ses enfants, comme un pasteur ses

brebis, risquer sa vie pour les défendre; s'il ne le fait, il doit être tenu non pour un

prince, mais pour un tyran. Philippe roi lança sur nous, par appels de soldats, bulles

de croisade& d'excommunication,quatre armées étrangères.Quelle sera sa punition,

en vertu des lois & coutumes du pays?

- Qu'il soit déchu, répondirent Messeigneurs des États.

- Philippe a forfait à ses serments: il a oublié les services que nous lui rendîmes,

les victoires que nous l'aidâmes à remporter. Voyant que nous étions riches, il nous

laissa rançonner & piller par ceux du conseil d'Espagne.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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- Qu'il soit déchu comme ingrat & larron, répondirent Messeigneurs des États.

- Philippe, continua le greffier, mit dans les plus puissantes villes des pays de

nouveauxévêques,les dotant & bénéficiantavec les biens des plus grosses abbayes;

il introduisit, par l'aide de ceux-ci, l'Inquisition d'Espagne.

- Qu'il soit déchu comme bourreau, dissipateur du bien d'autrui, répondirent

Messeigneurs des États.

- Les nobles des pays, voyant cette tyrannie, exhibèrent, l'an 1566, une requête

par laquelle ils suppliaient le souverain de modérer ses rigoureux placards &

notamment ceux qui concernaient l'Inquisition: il s'y refusa toujours.

- Qu'il soit déchu comme un tigre entêté dans sa cruauté, répondirent

Messeigneurs des États.

Le greffier poursuivit:

- Philippe est fortement soupçonné d'avoir, par ceux de son conseil d'Espagne,

secrètement excité les brisements d'images & le sac des églises, afin de pouvoir,

sous prétexte de crime & de désordres, faire marcher sur nous des armées

étrangères.

- Qu'il soit déchu comme instrument de mort, répondirent Messeigneurs des États.

- A Anvers, Philippe fit massacrer les habitants, ruina les marchands flamands &

les marchands étrangers.Lui & son conseil d'Espagne donnèrent à un certain Rhoda,

vaurien renommé, par de secrètes instructions, le droit de se déclarer le chef des

pillards, de récolter du butin, de se servir de son nom, à lui, Philippe roi, de contrefaire

ses sceaux, contre-sceaux, & de se comporter comme son gouverneur & lieutenant.

Les lettres royales interceptées & qui sont entre nos mains prouvent le fait. Tout est

arrivé de son consentement & après délibération du conseil d'Espagne. Lisez ses

lettres, il y loue le fait d'Anvers, reconnaît avoir reçu un signalé service, promet de

le récompenser, engage Rhoda & les autres Espagnols à marcher dans cette voie

glorieuse.

- Qu'il soit déchu comme larron, pillard & meurtrier, répondirent Messeigneurs

des États.

- Nous ne voulons que le maintien de nos priviléges, une paix loyale & assurée,

une liberté modérée, notamment touchant la religion qui concerne principalement

Dieu & conscience: nous n'eûmes rien de Philippe, sinon des traités menteurs

servant à semer la discorde entre les provinces,

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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pour les subjuguer l'une après l'autre & les traiter comme les Indes, par le pillage,

la confiscation, les exécutions & l'Inquisition.

- Qu'il soit déchu comme assassin préméditant meurtre de pays, répondirent

Messeigneurs des États.

- Il a fait saigner les pays par le duc d'Albe & ses happe-chair, par Medina-Coeli,

Requescus, les traîtres des conseils d'État & des provinces; il recommanda une

rigoureuse & sanglante sévérité à Don Juan & à Alexandre Farnèse, prince de

Parme (ainsi qu'on le voit par ses lettres interceptées); il mit au ban de l'empire

Monseigneur d'Orange, paya trois assassins en attendant qu'il paye le quatrième;

fit dresser chez nous des châteaux & forteresses, fit brûler vifs les hommes; enterrer

vives les femmes & filles, hérita de leurs biens, étrangla Montigny, de Berghes &

d'autres seigneurs, nonobstant sa parole royale; tua son fils Carlos; empoisonna le

prince d'Ascoly, à qui il fit épouser dona Eufrasia, grosse de son fait, afin d'enrichir

de ses biens le bâtard à venir; lança contre nous un édit qui nous déclarait tous

traîtres, ayant perdu corps & biens, & commit ce crime, inouï dans un pays chrétien,

de confondre les innocents & les coupables.

- De par toutes lois, droits & priviléges, qu'il soit déchu, répondirent Messeigneurs

des États.

Et les sceaux du roi furent brisés.

Et le soleil luisait sur terre & sur mer, dorant les épis mûrs, mûrissant le raisin,

jetant sur chaque vague des perles, parure de la fiancée de Neerlande liberté.

Puis, le prince d'Orange étant à Delft, fut frappé par un quatrième assassin de

trois balles dans la poitrine. Et il mourut, suivant sa devise: ‘Tranquille parmi les

cruelles ondes.’

Ses ennemis dirent de lui que pour faire pièce à Philippe roi, & n'espérant pas

régner sur les Pays-Bas méridionaux & catholiques, il les avait offerts par un traité

secret à Monseigneur Monsieur Sa Grande Altesse d'Anjou. Mais celui-ci n'était

point né pour procréer l'enfant Belgique avec Liberté, qui n'aime point les amours

extraordinaires.

Et Ulenspiegel avec Nele quitta la flotte.

Et la patrie belgique gémissait sous le joug, garrottée par les traîtres.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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