Livre 3 — Chapitre XXVII La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 131 de 182
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Livre 3 — Chapitre XXVII

Livre 3 — Chapitre XXVII

Cependant Lamme & lui califourchonnaient jambe de ci, jambe de là sur leurs ânes:

- Or çà, écoute, Lamme, dit Ulenspiegel, les nobles des Pays-Bas, par jalousie

contre d'Orange, ont trahi la cause des confédérés, la sainte alliance, vaillant

compromis signé pour le bien de la terre des pères. D'Egmont & de Hornes furent

traîtres pareillement & sans profit pour eux; Brederode est mort, il ne nous reste

plus en cette guerre que le pauvre populaire de Brabant & de Flandres attendant

des chefs loyaux pour aller en avant; & puis, mon fils, les îles, les îles de Zélande,

la Noord Hollande aussi, dont le prince est gouverneur; & plus loin encore, sur la

mer, Edzard comte d'Emden & de l'Oost Frise.

- Las! dit Lamme, je le vois clairement, nous pérégrinons entre la corde, la roue

& le bûcher, mourant de faim, baillant de soif, sans nul espoir de repos.

- Nous ne sommes qu'au début, répondit Ulenspiegel. Daigne considérer que tout

y est plaisir pour nous, tuant nos ennemis, nous gaussant d'eux, ayant des florins

plein nos gibecières; bien lestés de viande, de bière, de vin & de brandevin. Que

te faut-il de plus, sac de plumes? Veux-tu que nous vendions des ânes & achetions

des chevaux?

- Mon fils, dit Lamme, le trot d'un cheval est bien dur pour un homme de ma

corpulence.

- Tu t'asseiras sur ta monture ainsi que font les paysans, répondit Ulenspiegel,

& nul ne se gaussera de toi, puisque tu es vêtu en paysan & ne portes point l'épée

comme moi, mais seulement l'épieu.

- Mon fils, dit Lamme, es-tu sûr que nos deux passes pourront servir dans les

petites villes?

- N'ai-je point le certificat du curé, dit Ulenspiegel, avec le grand cachet de cire

rouge de l'église y pendant à deux queues de parchemin,& nos billets de confession?

Les soudards & happe-chair du duc ne peuvent rien contre deux hommes si bien

munis. Et les patenôtres noires que nous avons à vendre? Nous sommes reiters

tous deux, toi Flamand & moi Allemand, voyageant, par ordre exprès du duc, pour

gagner à la sainte foi

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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catholique, par vente de choses bénies, les hérétiques de ce pays. Nous entrerons

ainsi partout, chez les nobles seigneurs & dans les grasses abbayes. Et ils nous

donneront une onctueuse hospitalité. Et nous surprendrons leurs secrets. Lèche-toi

les babouines, mon ami doux.

- Mon fils, dit Lamme, nous faisons-là le métier d'espions.

- Par droit & loi de guerre, répondit Ulenspiegel.

- S'ils apprennent le fait des trois prédicants, nous mourrons sans doute, dit

Lamme.

Ulenspiegel chanta:

J'ai mis vivre sur mon drapeau,

Vivre toujours à la lumière.

De cuir est ma peau première,

D'acier ma seconde peau.

Mais Lamme, soupirant:

- Je n'ai qu'une peau bien molle, le moindre coup de dague la trouerait incontinent.

Nous ferions mieux de nous adonner à quelque utile métier que de courir ainsi la

pretantaine par monts & par vaux, pour servir tous ces grands princes qui, les pieds

dans des houseaulx de velours, mangent des ortolans sur des tables dorées. A

nous les coups, dangers, bataille,pluie, grêle, neige, soupes maigres des vagabonds.

A eux, les fines andouilles, gras chapons, grives parfumées, poulardes succulentes.

- L'eau t'en vient à la bouche, mon ami doux, dit Ulenspiegel.

- Où êtes-vous, pain frais, koekebacken dorées, crèmes délicieuses? Mais où

es-tu, ma femme?

Ulenspiegel répondit:

- Les cendres battent sur mon coeur & me poussent à la bataille. Mais toi, doux

agneau qui n'as à venger ni la mort de ton père ni de ta mère, ni le chagrin de ceux

que tu aimes, ni ta présente pauvreté, laisse-moi seul marcher où je dois si les

fatigues de guerre t'effraient.

- Seul? dit Lamme.

Et il arrêta tout net son âne, qui se mit à ronger un bouquet de chardons, dont il

y avait sur ce chemin grand planté. L'âne d'Ulenspiegel s'arrêta & mangea

pareillement.

- Seul? dit Lamme. Tu ne me laisseras point seul, mon fils, ce serait une insigne

cruauté. Avoir perdu ma femme & perdre encore un ami, cela ne se peut. Je ne

geindrai plus, je te le promets. Et, puisqu'il le faut, - & il leva

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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la tête fièrement, - j'irai sous la pluie des balles, oui! Et au milieu des épées, oui! en

face de ces vilains soudards qui boivent le sang comme des loups. Et si un jour je

tombe à tes pieds saignant & frappé à mort, enterre-moi, &, si tu vois ma femme,

dis-lui que je mourus pour n'avoir pas su vivre sans être aimé de quelqu'un en ce

monde. Non, je ne le pourrais point, mon fils Ulenspiegel.

Et Lamme pleura. Et Ulenspiegel fut attendri voyant ce doux courage.

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