Livre 1 — Chapitre LXVI La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 66 de 182
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Livre 1 — Chapitre LXVI

Livre 1 — Chapitre LXVI

Ulenspiegel, approchant de Renaix en Flandre, eut faim & soif, mais il ne voulait

point geindre, & il essayait de faire rire les gens pour qu'on lui donnât du pain. Mais

il riait mal toutefois, & les gens passaient sans rien donner.

Il faisait froid: tour à tour il neigeait, pleuvait, grêlait sur le dos du vagabond. S'il

passait par les villages, l'eau lui venait à la bouche rien qu'à voir un chien rongeant

un os au coin d'un mur. Il eut bien voulu gagner

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

t.o. 122

Camille Van Camp. del et sculps. J. Bouwens. imp. Brux.

NELE DOLENTE ATTENDAIT ULENSPIEGEL

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un florin, mais ne savait comment le florin pourrait lui tomber dans la gibecière.

Cherchant en haut, il voyait les pigeons qui, du toit d'un colombier, laissaient, sur

le chemin, tomber des pièces blanches, mais ce n'était point des florins. Il cherchait

par terre sur les chaussées, mais les florins ne fleurissaient pas entre les pavés.

Cherchant à droite, il voyait bien un vilain nuage qui s'avançait dans le ciel, comme

un grand arrosoir, mais il savait que si de ce nuage quelque chose devait tomber,

ce ne serait point une averse de florins. Cherchant à gauche, il voyait un grand

fainéant de marronnier d'Inde, vivant sans rien faire: ‘Ah! se disait-il, pourquoi n'y

a-t-il pas de floriniers? Ce seraient de bien beaux arbres!’

Soudain le gros nuage creva, & les grêlons en tombèrent dru comme cailloux sur

le dos d'Ulenspiegel: ‘Las! dit-il, je le sens assez, on ne jette jamais de pierres qu'aux

chiens errants. ‘Puis, se mettant à courir: “Ce n'est point de ma faute, se disait-il, si

je n'ai point un palais ni même une tente pour abriter mon corps maigre. Oh! les

méchants grêlons: ils sont durs comme des boulets. Non, ce n'est pas de ma faute

si je traîne par le monde mes guenilles, c'est seulement parce que cela m'a plu.

Que ne suis-je empereur! Ces grêlons veulent entrer de force dans mes oreilles

comme de mauvaises paroles.” Et il courait: “Pauvre nez, ajoutait-il, tu seras bientôt

percé à jour & pourras servir de poivrier dans les festins des grands de ce monde

sur lesquels il ne grêle point.” Puis, essuyant ses joues: “Celles-ci, dit-il, serviront

bien d'écumoires aux cuisiniers qui ont chaud près de leurs fourneaux. Ah! lointaine

souvenance des sauces d'autrefois!J'ai faim. Ventre vide, ne te plains point; dolentes

entrailles,ne gargouillezpas davantage. Où te caches-tu, fortune propice? mène-moi

vers l'endroit où est la pâture.”

Tandis qu'il se parlait ainsi à lui-même, le ciel s'éclaircit au soleil qui brilla, la grêle

cessa & Ulenspiegel dit: “Bonjour, soleil, mon seul ami, qui viens pour me sécher!”

Mais il courait toujours, ayant froid. Soudain il vit venir de loin sur le chemin un

chien blanc & noir courant tout droit devant lui, la langue pendante & les yeux hors

la tête.

“Cette bête, dit Ulenspiegel, a la rage au ventre!” Il ramassa à la hâte une grosse

pierre & monta sur un arbre: comme il en atteignait la première branche, le chien

passa & Ulenspiegel lui lança la pierre sur le crâne. Le

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chien s'arrêta, & tristement & raidement voulut monter sur l'arbre & mordre

Ulenspiegel, mais il ne le put & tomba pour mourir.’

Ulensspiegel n'en fut pas joyeux, & bien moins lorsque, desscendant de l'arbre,

il s'aperçut que le chien n'avait pas la gueule sèche ainsi que l'ont de coutume ses

pareils atteints de malerage. Puis, considérant sa peau, il vit qu'elle était belle &

bonne à vendre, la lui enleva, la lava, la pendit à son épieu, la laissa se sécher un

peu au soleil, puis la mit dans sa gibecière.

La faim & la soif le tourmentant davantage, il entra dans plusieurs fermes, n'osa

y vendre sa peau, de crainte qu'elle ne fût celle d'un chien ayant appartenu au

paysan. Il demanda du pain, on le lui refusa. La nuit venait. Ses jambes étaient

lasses, il entra dans une petite auberge. Il y vit une vieille baessinne qui caressait

un vieux chien tousseux dont la peau était semblable à celle du mort.

- D'où viens-tu, voyageur? lui demanda la vieille baessinne. Ulenspiegel répondit:

- Je viens de Rome, où j'ai guéri le chien du pape d'une pituite qui le gênait

extraordinairement.

- Tu as donc vu le pape? lui dit-elle en lui tirant un verre de bière.

- Hélas! dit Ulenspiegel vidant le verre, il m'a seulement été permis de baiser son

pied sacré & sa sainte pantoufle.

Cependant le vieux chien de la baessinne toussait & ne crachait point.

- Quand fis-tu cela? demanda la vieille.

- Le mois avant-dernier, répondit Ulenspiegel, j'arrivai, étant attendu, & frappai à

la porte: - Qui est là? demanda le camérier archicardinal, archisecret,

archiextraordinairede Sa Très-SainteSainteté. - C'est moi, répondis-je,monseigneur

cardinal, qui viens de Flandre expressément pour baiser le pied du pape & guérir

son chien de la pituite. - Ah! c'est toi, Ulenspiegel? dit le pape parlant de l'autre côté

d'une petite porte. Je serais bien aise de te voir, mais c'est chose impossible

présentement. Il m'est défendu par les saintes Décrétales de montrer mon visage

aux étrangers quand on y passe le saint rasoir. - Hélas! dis-je, je suis bien infortuné,

moi qui viens de si lointains pays pour baiser le pied de Votre Sainteté & guérir son

chien de la pituite. Faut-il m'en retourner sans être satisfait? - Non, dit le Saint-Père;

puis je l'entendis criant: - Archicamérier, glissez mon fauteuil jusqu'à la porte &

ouvrez le petit guichet qui est au bas. Ce qui se fit. - Et je vis passer par le guichet

un pied chaussé d'une pantoufle d'or, & j'entendis une voix, parlant comme un

tonnerre, disant:

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- Ceci est le pied redoutable du Prince des Princes, du Roi des Rois, de l'Empereur

des Empereurs. Baise, chrétien, baise la sainte pantoufle. Et je baisai la sainte

pantoufle, & j'eus le nez tout embaumé du céleste parfum qui s'exhalait de ce pied.

Puis le guichet se referma, & la même redoutable voix me dit d'attendre. Le guichet

se rouvrit & il en sortit, sauf tout respect, un animal au poil pelé, chassieux, tousseux,

gonflé comme une outre & forcé de marcher les pattes écartées, à cause de la

largeur de sa bedaine.

Le Saint-Père daigna me parler encore: - Ulenspiegel, dit-il, tu vois mon chien; il

fut pris de pituite & d'autres maladies en rongeant des os d'hérétiques auxquels on

les avait rompus. Guéris-le, mon fils: tu t'en trouveras bien.

- Bois, dit la vieille.

- Verse, répondit Ulenspiegel. Poursuivant son propos: Je purgeai, dit-il, le chien

à l'aide d'une boisson mirifique par moi-même composée. Il en pissa pendant trois

jours & trois nuits, sans cesse, & fut guéri.

- Jésus God en Maria! dit la vieille; laisse-moi te baiser, glorieux pèlerin, qui as

vu le pape & pourras aussi guérir mon chien.

Mais Ulenspiegel, ne se souciant point des baisers de la vieille, lui dit: Ceux qui

ont touché des lèvres la sainte pantoufle ne peuvent, endéans les deux ans, recevoir

les baisers d'aucune femme. Donne-moi d'abord à souper quelques bonnes

carbonades, un boudin ou deux & de la bière à suffisance, & je ferai à ton chien une

voix si claire qu'il pourra chanter les avés en e la au jubé de la grande église.

- Puisses-tu dire vrai, geignit la vieille, & je te donnerai un florin.

- Je le ferai, répondit Ulenspiegel, mais seulement après le souper.

Elle lui servit ce qu'il avait demandé. Il mangea & but tout son soûl, & il eut bien,

par gratitude de gueule, embrassé la vieille, n'était ce qu'il lui avait dit.

Tandis qu'il mangeait, le vieux chien mettait les pattes sur ses genoux pour avoir

un os. Ulenspiegel lui en donna plusieurs, puis il dit à l'hôtesse:

- Si quelqu'un avait mangé chez toi & ne te payait pas, que ferais-tu?

- J'ôterais à ce larron son meilleur vêtement, répondit la vieille.

- C'est bien, repartit Ulenspiegel; puis il mit le chien sous son bras & entra dans

l'écurie. Là, il l'enferma avec un os, sortit de sa gibecière la peau du mort, &, revenant

près de la vieille, il lui demanda si elle avait dit qu'elle enlèverait son meilleur

vêtement à celui qui ne lui payerait point son repas.

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- Oui, répondit-elle.

- Eh bien! ton chien a dîné avec moi & il ne m'a pas payé; je lui ai donc enlevé,

suivant ton précepte, son meilleur et son seul habit.

Et il lui montra la peau du chien mort.

- Ah! dit la vieille pleurant, c'est cruel à toi, monsieur le médecin. Pauvre chiennet!

il était, pour moi veuve, mon enfant. Pourquoi m'enlevas-tu le seul ami que j'eusse

au monde? Je puis bien mourir maintenant.

- Je le ressusciterai, dit Ulenspiegel.

- Ressusciter! dit-elle. Et il me caressera encore, & il me regardera encore, & il

me lèchera encore, & il fera encore aller en me regardant son pauvre vieux bout de

queue! Faites-le, monsieur le médecin, & vous aurez dîné gratis ici, un dîner bien

coûteux, & je vous donnerai encore plus d'un florin par-dessus le marché.

- Je le ressusciterai, dit Ulenspiegel; mais il me faut de l'eau chaude, du sirop

pour coller les jointures, une aiguille & du fil & de la sauce de carbonades; & je veux

être seul durant l'opération.

La vieille lui donna ce qu'il demandait; il reprit la peau du chien mort & s'en fut à

l'écurie.

Là, il barbouilla de sauce le museau du vieux chien, qui se laissa faire

joyeusement; il lui traça une grande raie au sirop sous le ventre, il lui mit du sirop

au bout des pattes & de la sauce à la queue.

Poussant trois fois un grand cri, il dit alors: Staet op! staet op! ik't bevel vuilen

hond!

Puis, mettant prestement la peau du chien mort dans sa gibecière, bailla un grand

coup de pied au vivant & le poussa ainsi dans la salle de l'auberge.

La vieille, voyant son chien en vie et se pourléchant, voulut tout aise l'embrasser;

mais Ulenspiegel ne le permit pas.

- Tu ne pourras, dit-il, caresser ce chien qu'il n'ait lavé de sa langue tout le sirop

dont il est enduit; alors seulement les coutures de la peau seront fermées.

Compte-moi maintenant mes dix florins.

- J'avais dit un, répondit la vieille.

- Un pour l'opération, neuf pour la résurrection, répondit Ulenspiegel.

Elle les lui compta. Ulenspiegel s'en fut jetant dans la salle de l'auberge la peau

du chien mort & disant: - Tiens, femme, garde sa vieille peau: elle te servira à

rapiécer la neuve quand elle aura des trous.

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