Livre 2 — Chapitre II La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 87 de 182
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Livre 2 — Chapitre II

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Comme le chariot roulait sur une digue entre un étang & un canal, Ulenspiegel, tout

songeur, caressait sur sa poitrine les cendres de Claes. Il se demandait si la vision

était mensonge ou vérité, si ces esprits s'étaient gaussés de lui ou s'ils lui avaient

énigmatiquement dit ce qu'il lui fallait vraiment trouver pour rendre heureuse la terre

des pères.

En vain se tarabustant l'entendement, il ne pouvait trouver ce que signifiaient les

Sept & la Ceinture.

Songeant à l'empereur mort, au roi vivant, à la gouvernante, au pape de Rome,

au grand inquisiteur, au général des jésuites, il trouvait là six grands bourreaux de

pays qu'il eût voulu brûler tout vifs incontinent. Mais

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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il pensa que ce n'était point eux, car ils étaient trop aisés à brûler, ainsi devaient-ils

être en un autre lieu.

Et il répétait toujours en son esprit:

Quand le septentrion

Baisera le couchant,

Ce sera fin de ruines.

Aime les Sept

Et la Ceinture.

- Las! se disait-il, en mort, sang & larmes, trouver sept, brûler sept, aimer sept! Mon

pauvre esprit se morfond, car qui donc brûle ses amours?

Le chariot ayant déjà mangé bien du chemin, ils entendirent un bruit de pas sur

le sable & une voix qui chantait:

Vous qui passez, avez-vous vu

Le fol ami que j'ai perdu?

Il chemine au hasard, sans règle;

L'avez-vous vu?

Comme de l'agneau fait un aigle,.

Il prit mon coeur au dépourvu.

Il est homme, mais point barbu,

L'avez-vous vu?

Si le trouvez, dites que Nele

Est bien lasse d'avoir couru.

Mon aimé Thyl, ou donc es-tu?

L'avez-vous vu?

Sait-il que languit tourterelle

Quand elle a son homme perdu?

Ainsi de plus d'un coeur fidèle.

L'avez-vous vu?

Ulenspiegel frappa sur le ventre de Lamme & lui dit:

- Retiens ton souffle, grosse bedaine.

- Las! répondit Lamme, c'est bien dur à un homme de ma corpulence.

Mais Ulenspiegel, ne l'écoutant point, se cacha derrière la toile du chariot, &

imitant la voix d'un touffeux fredonnant après boire, il chanta:

Ton fol ami, je l'ai bien vu,

Dans un chariot vermoulu,

Assis auprès d'un gros goulu,

Je l'ai bien vu.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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- Thyl, dit Lamme, tu as la langue mauvaise, ce matin.

Ulenspiegel, sans l'entendre, passait la tête hors d'un trou de la toile & disait:

- Nele, me reconnais-tu?

Elle de peur saisie, pleurant & riant en même temps, car elle avait les joues

mouillées, lui dit:

- Je te vois, traître vilain!

- Nele, dit Ulenspiegel, si vous me voulez battre, j'ai céans un bâton. Il est pesant

pour faire pénétrer les coups & noueux pour en laisser la marque.

- Thyl, dit Nele, t'en vas-tu vers les Sept?

- Oui, répondit Ulenspiegel.

Nele portait une gibecière qui semblait prête à crever, tant elle était remplie:

- Thyl, dit-elle en la lui tendant, j'ai pensé qu'il était malsain à un homme de

voyager sans prendre avec lui une bonne oie grasse, un jambon & des saucissons

de Gand. Et il faut manger ceci en mémoire de moi.

Comme Ulenspiegel regardait Nele & ne songeait du tout à prendre la gibecière,

Lamme, poussant la tête à un autre trou de la toile, dit:

- Fillette prévoyante, s'il n'accepte point, c'est par oubli; mais baille-moi ce jambon,

donne-moi cette oie, octroie-moi ces saucissons: je les lui garderai.

- Quelle est, dit Nele, cette bonne trogne?

- C'est, répondit Ulenspiegel, une victime de mariage qui, rongée de douleur,

sécherait comme pomme au four, s'il ne réparait ses forces par une incessante

nourriture.

- Tu l'as dit, mon fils, soupirait Lamme.

Le soleil, qui brillait, chauffait bien ardemment la tête de Nele. Elle se couvrit de

son tablier. Voulant être seul avec elle, il dit à Lamme:

- Vois-tu cette femme vaguer là par la prairie?

- Je la vois, dit Lamme:

- La reconnais-tu?

- Là! dit Lamme, serait-ce la mienne? Elle n'est point vêtue comme bourgeoise.

- Tu doutes encore, aveugle taupe, dit Ulenspiegel.

- Si ce n'était point elle? dit Lamme.

- Tu n'y perdras rien, il y a là à gauche, vers le septentrion, un kaber-

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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doesje où tu trouveras bonne bruinbier. Nous irons t'y rejoindre. Et voici du jambon

pour saler ta soif de nature.

Lamme, sortant du chariot, courut le grand pas vers la femme qui se trouvait dans

la prairie.

Ulenspiegel dit à Nele:

- Que ne viens-tu près de moi?

Puis, l'aidant à monter dans le chariot, il l'assit près de lui, lui ôta le tablier de la

tête & le manteau des épaules; puis lui donnant cent baisers, il dit:

- Où t'en allais-tu, aimée?

Elle ne répondit rien, mais elle semblait toute ravie en extase. Et Ulenspiegel,

ravi comme elle, lui dit:

- Te voici donc! Les roses-églantiers dans les haies n'ont pas le doux incarnat de

ta peau fraîche. Tu n'es point reine, mais laisse-moi te faire une couronne de baisers.

Bras mignons tout doux, tout rosés, qu'Amour fit tout exprès pour l'embrassement!

Ah! fillette aimée, mes rugueusesmains de mâle ne faneront-ellespoint cette épaule?

Le papillon léger se pose sur l'oeillet pourpre, mais puis-je me reposer sur ta vive

blancheur sans la faner, moi lourdaud? Dieu est au ciel, le roi sur son trône & le

soleil en haut triomphant; mais suis-je Dieu, roi ou lumière, que je suis si près de

toi! O cheveux plus doux que soie en flocons! Nele, je frappe, je déchire, je mets

en morceaux! Mais n'aie pas peur, m'amie. Ton pied mignon! D'où vient qu'il est si

blanc? L'a-t-on baigné de lait?

Elle voulut se lever.

- Que crains-tu? lui dit Ulenspiegel, ce n'est point le soleil qui luit sur nous & te

peint toute en or. Ne baisse point les yeux. Vois dans les miens quel beau feu il y

allume. Écoute, aimée; entends, mignonne: c'est l'heure silencieuse de midi, le

laboureur est chez lui vivant de soupe, ne vivrons-nous d'amour? Que n'ai-je mille

ans à égrener sur tes genoux en perles des Indes!

- Langue dorée, dit-elle.

Et Monsieur du soleil brillait à travers la toile blanche du chariot, & une alouette

chantait au-dessus des trèfles, & Nele penchait la tête sur l'épaule d'Ulenspiegel.

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