Livre 3 — Chapitre XL
Livre 3 — Chapitre XL
Comme ils califourchonnaient jambe de ci, jambe de là, ils vinrent à Oost-Camp,
où est un grand bois dont la lisière touchait au canal.
Y cherchant l'ombre & les douces senteurs, ils y entrèrent, sans rien voir que les
longues allées allant en tous sens vers Bruges, Gand, la Zuid & la Noord-Vlaenderen.
Soudain Ulenspiegel sauta à bas de son âne.
- Ne vois-tu rien là-bas?
Lamme dit:
- Oui, je vois. Et tremblant: Ma femme, ma bonne femme! C'est elle, mon fils. Ha!
je ne saurais marcher à elle. La retrouver ainsi!
- De quoi te plains-tu? dit Ulenspiegel. Elle est belle ainsi demi-nue, dans ce
pourpoint de mousseline tailladée à jour qui laisse voir la chair fraîche. Celle-ci est
trop jeune, ce n'est pas ta femme.
- Mon fils, dit Lamme, c'est elle, mon fils; je la reconnais. Porte-moi, je ne sais
plus marcher. Qui l'aurait pensé d'elle? Danser ainsi vêtue en Égyptienne, sans
pudeur! Oui, c'est elle; vois ses jambes fines, ses bras nus jusques à l'épaule, ses
seins ronds & dorés sortant à demi de son pourpoint de mousseline. Vois comme
elle agace avec ce drapeau rouge ce grand chien sautant après.
- C'est un chien d'Égypte, dit Ulenspiegel; le Pays-Bas n'en donne point de cette
sorte.
- Égypte... je ne sais... Mais c'est elle. Ha! mon fils, je n'y vois plus. Elle retrousse
plus haut son haut-de-chausses pour faire plus haut voir ses jambes rondes. Elle
rit pour montrer ses blanches dents, & aux éclats pour faire entendre le son de sa
voix douce. Elle ouvre par le haut son pourpoint & se rejette en arrière. Ha! ce cou
de cygne amoureux, ces épaules nues, ces yeux clairs & hardis! Je cours à elle.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
345
Et il sauta de son âne.
Mais Ulenspiegel l'arrêtant:
- Cette fillette, dit-il, n'est point ta femme. Nous sommes près d'un camp
d'Égyptiens. Garde-toi. Vois-tu la fumée derrière les arbres? Entends-tu les
aboiements des chiens? Tiens, en voici quelques-uns qui nous regardent, prêts à
mordre peut-être. Cachons-nous mieux dans le fourré.
- Je ne me cacherai point, dit Lamme; cette femme est mienne, flamande comme
nous.
- Fol aveugle, dit Ulenspiegel.
- Aveugle, non! Je la vois bien danser, demi-nue, riant & agaçant ce grand chien.
Elle fait mine de ne pas nous voir. Mais elle nous voit, je te l'assure. Thyl, Thyl! Voilà
le chien qui se jette sur elle & la renverse pour avoir le drapeau rouge. Et elle tombe
en jetant un cri plaintif.
Et Lamme tout soudain s'élança vers elle, lui disant:
- Ma femme, ma femme! Où t'es-tu fait mal, mignonne? Pourquoi ris-tu aux éclats?
Tes yeux sont hagards.
Et il l'embrassait, la caressait & dit:
- Cette marque de beauté que tu avais sous le sein gauche. Je ne la vois point.
Où est-elle? Tu n'es point ma femme. Grand Dieu du ciel!
Et elle ne cessait de rire.
Soudain Ulenspiegel cria:
- Garde-toi, Lamme.
Et Lamme, se retournant, vit devant lui un grand moricaud d'Égyptien, de maigre
trogne, brun comme peper-koek, qui est pain-d'épices au pays de France.
Lamme ramassa son épieu, & se mettant en défense, il cria:
- A la rescousse, Ulenspiengel!
Ulenspiegel était là avec sa bonne épée.
L'Égyptien lui dit en haut-allemand:
- Gibt mi ghelt, ein Richsthaler auf tsein (donne-moi de l'argent, un ricksdaelder
ou dix).
- Vois, dit Ulenspiegel, la fillette s'en va riant aux éclats & se retournant sans
cesse, pour demander qu'on la suivît.
- Gibt mi ghelt, dit l'homme. Paye tes amours. Nous sommes pauvres & ne te
voulons nul mal.
Lamme lui donna un carolus.
- Quel métier fais-tu? dit Ulenspiegel.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
346
- Tous, répondit l'Égyptien: étant maîtres ès arts de souplesses, nous faisons des
tours merveilleux & magiques. Nous jouons du tambourin & dansons les danses de
Hongrie. Il en est plus d'un parmi nous qui fait des cages & des grils à y rôtir les
belles carbonades. Mais tous Flamands & Wallons ont peur de nous & nous
chassent. Ne pouvant vivre de gain, nous vivons de maraudage, c'est-à-dire de
légumes, de chair & de volailles qu'il nous faut prendre au paysan, puisqu'il ne veut
ni nous les donner ni vendre.
Lamme lui dit:
- D'où vient cette fillette, qui ressemble si fort à ma femme?
- Elle est fille de notre chef, dit le moricaud.
Puis, parlant bas comme homme peureux:
- Elle fut frappée par Dieu du mal d'amour & ignore pudeur de femme. Sitôt qu'elle
voit un homme, elle entre en gaieté & folie, & rit sans cesse. Elle parle peu, on la
crut muette longtemps. La nuit, dolente, elle reste devant le feu, pleurant parfois ou
riant sans cause & montrant le ventre, où elle a mal, dit-elle. A l'heure de midi, l'été,
après le repas, sa plus vive folie la prend. Alors elle va danser presque nue aux
environs du camp. Elle ne veut porter que des vêtements de tulle ou mousseline,
& l'hiver, à grand'peine la couvrons-nous d'un manteau de drap de chèvre.
- Mais, dit Lamme, n'a-t-elle point quelque ami pour l'empêcher de s'abandonner
ainsi à tout venant?
Elle n'en a point, dit l'homme, car les voyageurs, s'approchant d'elle & considérant
ses yeux affolés, ont pour elle plus de peur que d'amour. Ce gros homme fut hardi,
dit-il, montrant Lamme.
- Laiffe-le dire, mon fils, répliqua Ulenspiegel; c'est le stockvish qui parle mal de
la baleine. Quel est celui des deux qui donne le plus d'huile?
- Tu as la langue aigre ce matin, dit Lamme.
Mais Ulenspiegel, sans l'écouter, dit à l'Égyptien:
- Que fait-elle lorsque d'autres sont hardis comme mon ami Lamme?
L'Égyptien répondit tristement:
- Alors elle a plaisir & profit. Ceux qui l'obtiennent paient leur joie, & l'argent sert
à l'habiller & aussi aux besoins des vieillards & des femmes.
- Elle n'obéit donc à personne? dit Lamme.
L'Égyptien répondit:
- Laissons faire leur vouloir à ceux que Dieu frappe. Il marque ainsi sa volonté.
Et telle est notre loi.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
t.o. 346
... FLAMANDS ET WALLONS NOUS CHASSENT .
J. Bouwens. imp. Brux.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
347
Ulenspiegel & Lamme s'en furent. Et l'Égyptien s'en retourna grave & hautain à son
camp. Et la fillette, riant aux éclats, dansait dans la clairière.