Livre 2 — Chapitre IV La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 89 de 182
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Livre 2 — Chapitre IV

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Ainsi réunis, ils firent route ensemble. Le baudet, couchant les oreilles, tirait le

chariot:

- Lamme, dit Ulenspiegel, nous voici quatre bons compagnons: l'âne, bête du bon

Dieu, paissant par les prés les chardons au hasard; toi, bonne bedaine, cherchant

celle qui t'a fui; elle, douce aimée au tendre coeur, trouvant qui n'en est pas digne,

je veux dire moi quatrième.

Or çà, sus, enfants, courage! les feuilles jaunissent & les cieux se feront plus

éclatants, bientôt dans les brumes automnales se couchera Monsieur du soleil,

l'hiver viendra, image de mort, couvrant de neigeux linceuls ceux qui dorment sous

nos pieds, & je marcherai pour le bonheur de la terre des pères. Pauvres morts:

Soetkin, qui mourus de douleur; Claes, qui mourus dans le feu: chêne de bonté &

lierre d'amour, moi votre rejeton, j'ai grande souffrance & vous vengerai, cendres

aimées qui battez sur ma poitrine.

Lamme dit:

- Il ne faut point pleurer ceux qui meurent pour la justice.

Mais Ulenspiegel demeurait pensis; tout à coup il dit:

- Cette heure, Nele, est celle des adieux, de bien longtemps, & jamais peut-être,

je ne reverrai ton doux visage.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Nele le regardant de ses yeux brillants comme des étoiles:

- Que ne laisses-tu, dit-elle, ce chariot pour venir avec moi dans la forêt où tu

trouverais friande nourriture; car je connais les plantes & sais appeler les oiseaux?

- Fillette, dit Lamme, c'est mal à toi de vouloir arrêter en chemin Ulenspiegel qui

doit chercher les Sept & m'aider à retrouver ma femme.

- Pas encore, disait Nele; & elle pleurait, riant tendrement dans ses larmes, à son

ami Ulenspiegel.

Ce que celui-ci voyant, il répondit:

- Ta femme, tu la trouveras toujours assez à temps, quand tu voudras quérir

douleur nouvelle.

- Thyl, dit Lamme, me vas-tu laisser ainsi seul en mon chariot pour cette fillette?

Tu ne me réponds point & songes à la forêt où les Sept ne sont point ni ma femme

non plus. Cherchons-la plutôt sur ce chemin empierré où si bien roulent les chariots.

- Lamme, dit Ulenspiegel, tu as une pleine gibecière dans le chariot, donc tu ne

mourras pas de faim si tu vas sans moi d'ici à Koelkerke, où je te rejoindrai. Tu y

dois être seul, car là tu sauras vers quel point cardinal tu te dois diriger pour retrouver

ta femme. Entends & écoute. Tu vas aller de ce pas, avec ton chariot, à trois lieues

d'ici à Koelkerke, la fraîche église, ainsi nommée parce qu'elle est battue des quatre

vents à la fois, comme bien d'autres. Sur le clocher est une girouette qui a la figure

d'un coq, tournant à tous vents sur ses gonds rouillés. C'est le grincement de ceux-ci

qui indique aux pauvres hommes qui ont perdu leurs amies la route qu'il leur faut

suivre pour la retrouver. Mais il faut auparavant frapper sept sois chaque pan de

mur avec une baguette de coudrier. Si les gonds crient quand le vent souffle du

septentrion, c'est de ce côté qu'il faut aller, mais prudemment, car vent du

septentrion, c'est vent de guerre; si du sud, vas-y allègrement: c'est vent d'amour;

si de l'orient, cours le grand trotton: c'est gaieté & lumière; si de l'occident, va

doucement: c'est vent de pluie & de larmes. Va, Lamme, va à Koelkeke & m'y

attends.

- J'y vais, dit Lamme.

Et il partit dans le chariot.

Tandis que Lamme roulait vers Koelkerke, le vent, qui était fort & tiède, chassait

dans le ciel comme un troupeau de moutons les gris nuages vaguant par troupes;

les arbres grondaient comme les flots d'une mer houleuse. Ulenspiegel & Nele

étaient depuis longtemps seuls en la forêt. Ulenspiegel

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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eut faim, & Nele cherchait les friandes racines & ne trouvait que les baisers que lui

donnait son ami & des glands.

Ulenspiegel, ayant posé des lacets, sifflait pour appeler les oiseaux, afin de faire

cuire ceux qui viendraient. Un rossignol se posa sur les feuilles près de Nele; elle

ne le prit point, voulant le laisser chanter; une fauvette vint, & elle en eut pitié, parce

qu'elle était si gentillement fière; puis vint une alouette, mais Nele lui dit qu'elle ferait

mieux d'aller dans les hauts cieux chanter un hymne à Nature que de venir

maladroitement s'ébattre au-dessus de la pointe meurtrière d'une broche.

Et elle disait vrai, car dans l'entre-temps Ulenspiegel avait allumé un feu clair &

taillé une broche qui n'attendait que ses victimes.

Mais les oiseaux ne venaient plus, sinon quelques méchants corbeaux qui

croassaient très-haut au-dessus de leurs têtes.

Et ainsi Ulenspiegel ne mangea point.

Cependant Nele dut partir & s'en retourner vers Katheline. Et elle cheminait en

pleurant, & Ulenspiegel la regardait de loin marcher.

Mais elle revint, & lui sautant au cou:

- Je m'en vais, dit-elle.

Puis elle fit quelques pas & revint encore, disant de nouveau:

- Je m'en vais.

Et ainsi vingt fois de suite & davantage.

Puis elle partit, & Ulenspiegel demeura seul. Il se mit alors en route pour aller

retrouver Lamme.

Quand il vint près de lui, il le trouva assis au pied de la tour, ayant entre les jambes

un grand pot de bruinbier & grignotant une baguette de coudrier bien

mélancoliquement:

- Ulenspiegel, dit-il, je crois que tu ne m'as envoyé ici que pour rester seul avec

la fillette; j'ai frappé comme tu me l'as recommandé sept fois de la baguette de

coudrier sur chaque pan de la tour, et bien que le vent souffle comme un diable, les

gonds n'ont point crié.

- C'est qu'on les aura huilés sans doute, répondit Ulenspiegel.

Puis ils s'en furent vers le duché de Brabant.

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