Livre 2 — Chapitre XI La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 96 de 182
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Livre 2 — Chapitre XI

Livre 2 — Chapitre XI

Ulenspiegel & Lamme étant à Bruges, avec leur chariot qu'ils laissèrent en une cour

voisine, entrèrent en l'église du Saint-Sauveur, au lieu d'aller à la taverne, car il n'y

avait plus dans leurs escarcelles nul joyeux tintement de monnaie.

Le père Cornelis Adriaensen, frère mineur, sale, éhonté, furieux & aboyeur

prédicant, se démenait ce jour-là dans la chaire de vérité.

De jeunes & belles dévotes se pressaient autour.

Le père Cornelis parlait de la Passion. Quand il en fut au passage du saint Évangile

où les Juifs criaient à Pilate, en parlant de Monseigneur Jésus: ‘Crucifiez-le,

crucifiez-le, car nous avons une loi, &, d'après cette loi, il doit mourir!’ Broer Cornelis

s'exclama:

‘Vous venez de l'entendre, bonnes gens, si Notre-Seigneur Jésus-Christ a pâti

une mort horrifique & honteuse, c'est qu'il y a toujours eu des lois pour punir les

hérétiques. Il fut justement condamné, parce qu'il avait désobéi aux lois. Et ils veulent

maintenant regarder comme rien les édits & les placards. Ah! Jésus! quelle

malédiction voulez-vous faire tomber sur ces pays! Honorée mère de Dieu, si

l'empereur Charles était encore en vie & qu'il pût voir le scandale de ces nobles

confédérés qui ont osé présenter une requête à la Gouvernante contre l'Inquisition

& contre les placards faits dans un but si bon, qui sont si mûrement pensés, édictés,

après de si longues & de si prudentes réflexions, pour détruire toutes les sectes &

hérésies! Et ils voudraient, quand ils sont plus nêcessaires

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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que le pain & le fromage, les réduire à néant! Dans quel gouffre puant, infect,

abominable nous fait-on choir maintenant? Luther, ce sale Luther, ce boeuf enragé,

triomphe en Saxe, en Brunswick, en Lunebourg, en Mecklembourg; Brentius, le

breneux Brentius, qui vécut en Allemagne de glands dont les cochons ne voulaient

pas, Brentius triomphe en Wurtemberg; Servet le Lunatique, qui a un quartier de

lune dans la tête, le trinitaire Servet, règne en Poméranie, en Danemark & en Suède,

& là il ose blasphémer la sainte, glorieuse & puissante Trinité. Oui. Mais on m'a dit

qu'il a été brûlé vif par Calvin, qui ne fut bon qu'en cela; oui, par le puant Calvin qui

sent l'aigre; oui, avec son museau long d'une outre; face de fromage, avec des

dents grandes comme des pelles de jardinier. Oui, ces loups se mangent entre eux;

oui, le boeuf de Luther, le boeuf enragé, arma les princes d'Allemagne contre

l'anabaptiste Munzer, qui fut bonhomme, dit-on, & vivait selon l'Évangile. Et on a

entendu par toute l'Allemagne les beuglements de ce boeuf, oui!

‘Oui, & que voit-on en Flandre, Gueldre, Frise, Hollande, Zélande? Des Adamites

courant tout nus dans les rues; oui, bonnes gens, tout nus dans les rues, montrant

sans vergogne leur viande maigre aux passants. Il n'y en eut qu'un, dites-vous; -

oui, - passe, - un vaut cent, cent valent un. Et il fut brûlé, dites-vous, & il fut brûlé

vif, à la prière des calvinistes & luthériens. Ces loups se mangent, vous dis-je!

‘Oui, que voit-on en Flandre, Gueldre, Frise, Hollande, Zélande? Des Libertins

enseignant que toute servitude est contraire à la parole de Dieu. Ils mentent, les

puants hérétiques; il faut se soumettre à la sainte mère Église romaine. Et là, dans

cette maudite ville d'Anvers, le rendez-vous de toute la chiennaille hérétique du

monde, ils ont osé prêcher que nous faisons cuire l'hostie avec de la graisse de

chien. Un autre dit, c'est ce gueux assis sur ce pot de nuit, à ce coin de rue: “Il n'y

a pas de Dieu, ni de vie éternelle, ni de résurrection de la chair, ni d'éternelle

damnation.” “On peut, dit un autre, là-bas, d'une voix pleurarde, on peut baptiser

sans sel, ni saindoux, ni salive, sans exorcisme & sans chandelle.” “Il n'y point de

purgatoire, dit un autre.” Il n'y a point de purgatoire, bonnes gens! Ah! il vaudrait

mieux pour vous avoir commis le péché avec vos mères, vos soeurs & vos filles,

que de douter seulement du purgatoire.

‘Oui, & ils lèvent le nez devant l'Inquisiteur, le saint homme, oui. Ils sont venus à

Belem, près d'ici, à quatre mille calvinistes, avec des hommes armés, des bannières

& des tambours. Oui. Et vous sentez d'ici la fumée

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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de leur cuisine. Ils ont pris l'église de Sainte-Catholyne pour la déshonorer, profaner,

déconsacrer par leur damnée prédicastrerie.

‘Qu'est-ce que cette tolérance impie & scandaleuse? Par les mille diables d'enfer,

catholiques mollasses, pourquoi ne mettez-vous pas aussi les armes à la main?

Vous avez, comme ces damnés calvinistes, cuirasses, lances, hallebardes, épées,

bragmarts, arbalètes, couteaux, bâtons, épieux, les fauconneaux & coulevrines de

la ville.

‘Ils sont pacifiques, dites-vous; ils veulent entendre en toute liberté & tranquillité

la parole de Dieu. Ce m'est tout un. Sortez de Bruges! chassez-moi, tuez-moi,

faites-moi sauter tous ces calvinistes hors de l'Église. Vous n'êtes point encore

partis! Fi! vous êtes des poules qui tremblez de peur sur votre fumier! Je vois le

moment où ces damnés calvinistes tambourineront sur le ventre de vos femmes &

de vos filles, & vous les laisserez faire, hommes de filasse & de pâte molle. N'allez

point là-bas, n'allez point... vous mouilleriez vos chausses en la bataille. Fi, Brugeois!

fi, catholiques! Voilà qui est bien catholicisé, ô couards poltrons! Honte sur vous,

canes & canards, oies & dindes que vous êtes!

‘Ne voilà-t-il pas de beaux prédicants, pour que vous alliez en foule écouter les

mensonges qu'ils vomissent, pour que les fillettes aillent la nuit à leurs sermons,

oui, & pour que, dans neuf mois, la ville soit pleine de petits gueux & de petites

gueuses? Ils étaient quatre là, quatre scandaleux vauriens, qui ont prêché dans le

cimetière de l'église. Le premier de ces vauriens, maigre & blême, le laid foirard,

était coiffé d'un sale chapeau. Grâce à la coiffe, on ne voyait pas ses oreilles. Qui

de vous a vu les oreilles d'un prédicant? Il était sans chemise, car ses bras nus

passaient sans linge hors de son pourpoint. Je l'ai bien vu, quoiqu'il voulût se couvrir

d'un sale petit manteau, & j'ai bien vu aussi dans ses grègues de toile noire, à jour

comme la flèche de Notre-Dame d'Anvers, le trimballement de ses cloches & battant

de nature. L'autre vaurien prêchait en pourpoint, sans souliers. Personne n'a vu ses

oreilles. Et il dut s'arrêter tout court dans sa prédicastrerie, & les garçonnets & les

fillettes de le huer, disant: “You! you! il ne sait pas sa leçon.” Le troisième de ces

scandaleux vauriens était coiffé d'un sale, vilain petit chapeau, avec une petite plume

dessus. On ne lui voyait pas non plus les oreilles. Le quatrième vaurien, Hermanus,

mieux accoutré que les autres, doit avoir été marqué deux fois à l'épaule par le

bourreau, oui.

‘Ils portent tous sous leur couvre-chef des coiffes de soie graisseuses qui

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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leur cachent les oreilles. Vites-vous jamais les oreilles d'un prédicant? Lequel de

ces vauriens osa montrer ses oreilles? Des oreilles! ah! oui, montrer ses oreilles:

on les leur a coupées. Oui, le bourreau leur a coupé à tous les oreilles.

‘Et pourtant c'est autour de ces scandaleux vauriens, de ces coupe-gibecières,

de ces savetiers échappés de leurs sellettes, de ces guenillards prédicants, que

tous ceux du populaire criaient: “Vive le Gueux!” comme s'ils eussent été tous furieux,

ivres ou fous.

‘Ah! il ne nous reste plus, à nous autres pauvres catholiques romains, qu'à quitter

le Pays-Bas, puisqu'on y laisse brailler ce cri: “Vive le Gueux! Vive le Gueux!” Quelle

meule de malédiction est donc tombée sur ce peuple ensorcelé & stupide, ah! Jésus!

Partout riches & pauvres, nobles & ignobles, jeunes & vieux, hommes & femmes,

tous de crier: “Vive le Gueux!”

‘Et qu'est-ce que tous ces seigneurs, tous ces, culs-de-cuir pelés qui nous sont

venus d'Allemagne? Tout leur avoir s'en est allé aux filles, en brelans, lécheries,

coucheries, trimballementsde débauches, affourchementsde vilenies, abominations

de dés & triomphe d'accoutrements. Ils n'ont pas même un clou rouillé pour se

gratter où il leur démange. Il leur faut maintenant les biens des églises & des

couvents.

‘Et là, dans leur banquet chez ce vaurien de Culembourg, avec cet autre vaurien

de Brederode, ils ont bu dans des écuelles de bois, par mépris pour messire de

Berlaymont & de madame la gouvernante. Oui; & ils ont crié: “Vive le Gueux!” Ah!

si j'avais été le bon Dieu, sauf tout respect, j'aurais fait que leur boisson, fût-elle

bière ou vin, se fût changée en une sale, infâme eau de lavure de vaisselle, oui, en

une sale, abominable, puante lessive, dans laquelle ils auraient lavé leurs chemises

& leurs draps embrenés.

‘Oui, braillez, ânes que vous êtes, braillez: “Vive le Gueux!” Oui! & je suis prophète.

Et toutes les malédictions, misères, fièvres, pestes, incendies, ruines, désolations,

chancres, suettes anglaises & pestes noires tomberont sur le Pays-Bas. Oui, & ainsi

Dieu sera vengé de votre sale braire de: “Vive le Gueux!” Et il ne restera plus pierre

sur pierre de vos maisons & pas un morceau d'os de vos jambes damnées qui

coururent à cette maudite calvinisterie & prédicastrerie. Ainsi soit, soit, soit, soit,

soit, soit-il. Amen.’

- Partons, mon fils, dit Ulenspiegel à Lamme.

- Tantôt, dit Lamme.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Et il chercha parmi les jeunes & belles dévotes assistant au sermon, mais il ne

trouva point sa femme.

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