Livre 3 — Chapitre XI La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 115 de 182
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Livre 3 — Chapitre XI

Livre 3 — Chapitre XI

Cheminant par le wallon pays, Ulenspiegel vit que le prince n'y avait nul secours à

espérer, & il vint ainsi près la ville de Bouillon.

Il vit peu à peu se montrer sur le chemin bossus de tous âge, sexe & condition.

Tous, pourvus de grands rosaires, les égrenaient dévotement.

Et leurs prières étaient comme des croassements de grenouilles dans un étang,

le soir, quand il fait chaud.

Il y avait des mères bossues portant des enfants bossus, tandis que d'autres

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petits de même couvée s'attachaient à leurs jupes. Et il y avait des bossus sur les

collines & des bossus dans les plaines. Et partout sur le ciel clair Ulenspiegel voyait

se dessiner leurs maigres silhouettes.

Il alla à l'un d'eux & lui dit:

- Où vont tous ces pauvres hommes, femmes & enfants?

L'homme répondit:

- Nous allons au tombeau de Monsieur saint Remacle, le prier de nous donner

ce que notre coeur désire, en ôtant de notre dos son paquet d'humiliation.

Ulenspiegel repartit:

- Monsieur saint Remacle pourrait-il me donner aussi ce que mon coeur désire,

en ôtant du dos des pauvres communes le duc de sang, qui y pèse comme une

bosse de plomb?

- Il n'a point charge d'enlever les bosses de pénitence, répondit le pèlerin.

- En enleva-t-il quelques autres? demanda Ulenspiegel.

- Oui, quand les bosses sont jeunes. Si alors se fait le miracle de guérison, nous

menons noces & festins par toute la ville. Et chaque pèlerin donne une pièce d'argent,

& souvent fois un florin d'or au bienheureux guéri, devenu saint de ce fait & pouvant

efficacement prier pour les autres.

Ulenspiegel dit:

- Pourquoi le riche Monsieur saint Remacle fait-il comme traître apothicaire payer

les guérisons?

- Piéton impie, il punit les blasphémateurs! répondit le pèlerin secouant sa bosse

furieusement.

- Las! geignit Ulenspiegel.

Et il tomba courbé au pied d'un arbre.

Le pèlerin, le confidérant, disait:

- Monsieur saint Remacle frappe bien ceux qu'il frappe.

Ulenspiegel courbait le dos, &, s'y grattant, geignait:

- Glorieux saint, ayez pitié. C'est le châtiment. Je sens entre les épaules douleur

cuisante. Las! aïe! Pardon, monsieur saint Remacle. Va, pèlerin, va, laisse-moi seul

ici, comme parricide, pleurer & me repentir.

Mais le pèlerin s'était enfui jusques à la grand'place de Bouillon, où tous les bossus

se trouvaient rassemblés.

Là, frissant de peur, il leur dit, parlant par saccades:

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- Rencontré pèlerin droit comme peuplier... pèlerin blasphémateur... bosse dans le

dos... bosse enflammée!

Ce qu'entendant les pèlerins, ils poussèrent mille clameurs joyeuses, disant:

- Monsieur saint Remacle, si vous donnez des bosses, vous en pouvez ôter. Otez

nos bosses, Monsieur saint Remacle!

Dans l'entre-temps, Ulenspiegel quitte son arbre. En passant par le faubourg

désert, il vit, à la porte basse d'une taverne, deux vessies se balançant à un bâton,

veffies de cochon, ainsi accrochées en signe de kermesse à boudins, Panch kermis,

comme l'on dit au pays de Brabant.

Ulenspiegel prit une des deux vessies, ramassa par terre l'épine dorsale d'une

schol, les Français disent plie sèche, se saigna, fit couler de son sang dans la vessie,

la gonfla, la ferma, la mit sur le dos, & par-dessus plaça l'épine dorsale de la schol.

Ainsi accoutré, le dos voûté, le chef branlant & les jambes flageolantes comme un

vieux bossu, il vint sur la place.

Le pèlerin témoin de sa chute l'aperçut & cria:

- Voici le blasphémateur.

- Et il le montra du doigt. Et tous de courir pour voir l'affligé.

Ulenspiegel hochait la tête piteusement:

- Ah! disait-il, je ne mérite grâce ni pitié; tuez-moi comme un chien enragé.

Et les bossus, se frottant les mains, disaient:

- Un de plus en notre confrérie.

Ulenspiegel, marmonnant entre ses dents: ‘Je vous le ferai payer, méchants’,

paraissait tout supporter patiemment, & disait:

- Je ne mangerai ni ne boirai même pour raffermir ma bosse, jusqu'à ce que

Monsieur saint Remacle m'ait voulu guérir comme il m'a frappé.

Au bruit du miracle, le doyen sortit de l'église. C'était un homme grand, pansard

& majestueux. Le nez au vent, il fendit comme un navire le flot des bossus.

On lui montra Ulenspiegel; il lui dit:

- Est-ce toi, bonhommet, qu'a frappé le fléau de saint Remacle?

- Oui, Messire doyen, répondit Ulenspiegel,c'est moi en effet son humble adorateur

qui veut se faire guérir de sa bosse neuve, s'il lui plaît.

Le doyen, flairant sous ce propos quelque malice:

- Laisse-moi, dit-il, tâter cette bosse.

- Tâtez, messire, répondit Ulenspiegel.

Ce qu'ayant fait, le doyen:

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- Elle est, dit-il, de date fraîche & mouillée. J'espère cependant que Monsieur saint

Remacle voudra bien agir miséricordieusement. Suis-moi.

Ulenspiegel suivit le doyen & entra dans l'église. Les bossus, marchant derrière

lui, criaient: ‘Voici le maudit! Voici le blasphémateur! Combien pèse-t-elle, ta bosse

fraîche? En feras-tu un sac pour y mettre tes patacons? Tu t'es moqué de nous

toute ta vie, parce que tu étais droit; c'est notre tour maintenant. Gloire à Monsieur

saint Remacle!

Ulenspiegel, ne sonnant mot, courbant la tête, suivant toujours le doyen, entra

dans une petite chapelle où se trouvait un tombeau tout en marbre, couvert d'une

grande table qui était de marbre pareillement. Il n'y avait pas entre le tombeau & le

mur de la chapelle la longueur d'une grande main étendue. Une soule de pèlerins

bossus, se suivant à la file, passaient entre le mur & la table du tombeau, à laquelle

ils se frottaient leurs bosses silencieusement. Et ils espéraient ainsi en être delivrés.

Et ceux qui frottaient leurs bosses ne voulaient point faire place à ceux qui ne

l'avaient pas encore frottée, & ils s'entre-battaient, mais sans bruit, n'osant frapper

que des coups sournois, coups de bossus, à cause de la sainteté du lieu.

Le doyen dit à Ulenspiegel de monter sur la table du tombeau, afin que tous les

pèlerins le pussent bien voir. Ulenspiegel répondit: Je ne le puis tout seul.

Le doyen l'y aida & se plaça près de lui en lui commandant de s'agenouiller.

Ulenspiegel le fit & demeura en cette posture, la tête basse.

Le doyen alors, s'étant recueilli, prêcha & dit d'une voix sonore:

- Fils & frères en Jésus-Christ,vous voyez à mes pieds le plus grand impie, vaurien

& blasphémateur que Monsieur saint Remacle ait jamais frappé de sa colère.

Et Ulenspiegel, se frappant la poitrine, disait: Confiteor.

- Jadis, poursuivit le doyen, il était droit comme une hampe de hallebarde, & s'en

glorifiait.Voyez-le maintenant,bossu & courbé sous le coup de la malédictioncéleste.

- Confiteor, ôtez ma bosse, disait Ulenspiegel.

- Oui, poursuivait le doyen, oui grand saint, Monsieur saint Remacle, qui, depuis

votre mort glorieuse, fîtes trente-neus miracles, ôtez de ses épaules le poids qui y

pèse. Et puissions-nous, pour ce, chanter vos louanges dans les siècles des siècles,

in saecula saeculorum. Et paix sur la terre aux bossus de bonne volonté.

Et les bossus de dire en choeur:

- Oui, oui, paix sur la terre aux bossus de bonne volonté: paix de

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bosses, trêves de contrefaits, amnisties d'humiliations. Otez nos bosses, Monsieur

saint Remacle!

Le doyen commanda à Ulenspiegel de descendre du tombeau & de se frotter la

bosse contre le bord de la table. Ulenspiegel le fit, disant toujours meâ culpâ,

confiteor, ôtez ma bosse. Et il la frottait très-bien au vu & sçu des assistants.

Et ceux-ci de crier:

- Voyez-vous la bosse, elle plie! voyez-vous, elle cède! elle va fondre à droite. -

Non, elle rentrera dans la poitrine; les bosses ne se fondent pas, elles descendent

dans les intestins d'où elles sortent. - Non, elles rentrent dans l'estomac où elles

servent de nourriture pour quatre-vingts jours. - C'est le cadeau du saint aux bossus

débarrassés. - Où vont les vieilles bosses?

Soudain tous les bossus jetèrent un grand cri, car Ulenspiegel venait de crever

sa bosse en s'appuyant lourdement sur le bord de la table du tombeau. Tout le sang

qui était dedans tomba, coulant de son pourpoint, à grosses gouttes, sur les dalles.

Et il s'écria, se redressant en étendant les bras:

- Je suis débarrassé!

Et tous les bossus de s'écrier ensemble:

- Monsieur saint Remacle le bénit, c'est doux à lui, dur à vous. - Monsieur, ôtez

nos bosses! - Moi, je vous offrirai un veau. - Moi, sept moutons. - Moi, la chasse de

l'année. - Moi, six jambons. - Moi, je donne ma chaumine à l'église. - Otez nos

bosses, Monsieur saint Remacle!

Et ils regardaient Ulenspiegel avec envie & respect. Il y en eut un qui voulut tâter

sous son pourpoint, mais le doyen lui dit:

- Là est une plaie qui ne peut voir la lumière.

- Je prierai pour vous, disait Ulenspiegel.

- Oui, pèlerin, disaient les bossus parlant tous ensemble, oui monsieur le redressé,

nous nous sommes gaussés de vous, pardonnez-le-nous, nous ne savions ce que

nous faisions. Monseigneur Christ a pardonné sur la croix, baillez-nousaussi pardon.

- Je pardonnerai, disait bénévolement Ulenspiegel.

- Donc, disaient-ils, prenez ce patard, acceptez ce florin, laissez-nous bailler ce

réal à Votre Droiture, lui offrir ce crusat, mettre en ses mains ces carolus...

- Cachez bien vos carolus, leur disait tout bas Ulenspiegel, que votre main gauche

ignore ce que votre droite donne.

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Et il parlait ainsi à cause du doyen qui mangeait des yeux la monnaie des bossus,

sans voir si elle était d'or ou d'argent.

- Grâces vous soient rendues, Messire sanctifié, disaient les bossus à Ulenspiegel.

Et il acceptait fièrement leurs dons comme un homme miraculeux.

Mais les avares frottaient leurs bosses au tombeau sans rien dire.

Ulenspiegel alla le soir en une taverne où il mena noces & festins.

Avant de s'aller mettre au lit, songeant que le doyen voudrait bien avoir sa part

du butin sinon tout, il compta son gain, y trouva plus d'or que d'argent, car il y avait

bien là trois cents carolus. Il avisa un laurier desséché dans un pot, prit le laurier

par la perruque, tira à lui la plante & la terre & mit l'or dessous. Tous les demi-florins,

patards & patacons furent par lui étalés sur la table.

Le doyen entra dans la taverne & monta près d'Ulenspiegel.

Celui-ci le voyant:

- Messire doyen, dit-il, que voulez-vous à ma chétive personne?

- Je ne veux que ton bien, mon fils, répondit celui-ci.

- Las! gémit Ulenspiegel, est-ce celui que vous voyez sur la table?

- Celui-là, repartit le doyen.

Puis, allongeant la main, il nettoya la table de tout l'argent qui y était & le fit tomber

dans un sac à ce destiné.

Et il donna un florin à Ulenspiegel, feignant de geindre.

Et il lui demanda les instruments du miracle.

Ulenspiegel lui montra l'os de schol & la vessie.

Le doyen les prit tandis qu'Ulenspiegel se lamentait, le suppliant de lui vouloir

donner davantage, disant que le chemin était long de Bouillon à Damme, pour lui

pauvre piéton, & qu'il mourrait de faim sans doute.

Le doyen s'en fut sans sonner mot.

Étant seul, Ulenspiegel s'endormit l'oeil sur le laurier. Le lendemain, à l'aube,

ayant ramassé son butin, il sortit de Bouillon, s'en fut au camp du Taiseux, lui remit

l'argent & narra le fait, disant que c'était là la vraie façon de lever sur l'ennemi des

contributions de guerre.

Et le prince lui donna dix florins.

Quant à l'os de schol, il fut enchâssé en une boîte de cristal & placé entre les

bras de la croix du maître-autel, à Bouillon.

Et chacun dans la ville sait que ce que la croix enclôt, est la bosse du

blasphémateur redressé.

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