Livre 5 — Chapitre IX La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 180 de 182
Obra Menu

Livre 5 — Chapitre IX

Livre 5 — Chapitre IX

On était pour lors au mois des blés mûrs, l'air était pesant, le vent tiède: faucheurs

& faucheuses pouvaient à l'aise dans les champs récolter sous le ciel libre, sur un

sol libre, le blé semé par eux.

Frise, Drenthe, Overyssel,Gueldre, Utrecht, Noord-Brabant,Noord & Zuid-Holland;

Wacheren, Noord & Zuid-Beveland; Duiveland & Schouwen qui forment la Zélande;

toutes les côtes de la mer du Nord depuis Knokke jusqu'au Helder; les îles Texel,

Vieland, Ameland, Schiermonik-Oog, allaient, depuis l'Escaut occidental jusqu'à

l'Oost-Ems, être délivrés du joug espagnol; Maurice, fils du Taiseux, continuait la

guerre.

Ulenspiegel & Nele, ayant leur jeunesse, leur force & leur beauté, car l'amour &

l'esprit de Flandre ne vieillissent point, vivaient coîment dans la tour de Necre, en

attendant qu'ils pussent venir souffler, après maintes cruelles épreuves, le vent de

liberté sur la patrie belgique.

Ulenspiegel avait demandé d'être nommé commandant & gardien de tour, disant

qu'ayant des yeux d'aigle & des oreilles de lièvre, il pourrait voir si l'Espagnol ne

tenterait pas de se représenter dans les pays délivrés, & qu'alors il sonnerait

wacharm, ce qui est alarme en langage flamand.

Le magistrat fit ce qu'il voulut: à cause de ses bons services, on lui donna un florin

par jour, deux pintes de bière, des fèves, fromage, biscuit, & trois livres de boeuf

par semaine.

Ulenspiegel & Nele vivaient ainsi à deux très-bien; voyant de loin avec joie les

îles libres de Zélande: prés, bois, châteaux & forteresses, & les navires armés des

Gueux gardant les côtes.

La nuit, ils montaient à la tour bien souvent, & là, s'asseyant sur la plateforme, ils

devisaient des dures batailles, des belles amours passées & à venir. De là, ils

voyaient la mer qui, par ce temps chaud, ferlait & déferlait sur le rivage des vagues

lumineuses, les jetant sur les îles comme des fantômes de feu. Et Nele s'effrayait

de voir dans les polders les feux follets, qui sont, disait-elle, les âmes des pauvres

morts. Et tous ces lieux avaient été des champs de bataille.

Les feux follets s'élançaient des polders, couraient le long des digues,

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

473

puis revenaient dans les polders comme s'ils n'eussent point voulu abandonner les

corps dont ils étaient sortis.

Une nuit, Nele dit à Ulenspiegel:

- Vois comme ils sont nombreux en Dreiveland & volent haut: c'est du côté des

îles des Oiseaux que j'en vois le plus grand nombre. Y veux-tu venir, Thyl? nous

prendrons le baume qui montre choses invisibles aux yeux mortels.

Ulenspiegel répondit:

- Si c'est de ce baume qui me fit aller à ce grand sabbat, je n'y ai pas plus de

confiance qu'en un songe creux.

- Il ne faut pas, dit Nele, nier la puissance des charmes. Viens, Ulenspiegel.

- J'irai.

Le lendemain, il demanda au magistrat qu'un soudard clairvoyant & fidèle le

remplaçât, afin de garder la tour & de veiller sur le pays.

Et il s'en fut avec Nele vers les îles des oiseaux.

Cheminant par champs & par digues, ils virent de petites îlettes verdoyantes,

entre lesquelles courait l'eau de la mer; & sur des collines de gazon allant jusqu'aux

dunes, une grande foule de vanneaux, de mouettes & d'hirondelles de mer, qui se

tenant immobiles faisaient de leurs corps les îlettes toutes blanches; au-dessus

volaient des milliers de ces oiseaux. Le sol était plein de nids: Ulenspiegel, se

baissant pour ramasser un oeuf sur le chemin, vit venir à lui, voletant, une mouette

qui jeta un cri. Il en vint à cet appel plus de cent, criant d'angoisse, planant sur la

tête d'Ulenspiegel & au-dessus des nids voisins; mais elles n'osaient s'approcher

de lui.

- Ulenspiegel, dit Nele, ces oiseaux demandent grâce pour leurs oeufs.

Puis devenant tremblante, elle dit:

- J'ai peur, voici le soleil qui se couche, le ciel est blanc, les étoiles s'éveillent,

c'est l'heure des esprits. Vois, rasant la terre, ces rouges exhalaisons; Thyl, mon

aimé, quel est le monstre d'enfer ouvrant ainsi dans le nuage sa gueule de feu?

Vois, du côté de Philips-land, où le roi bourreau fit deux fois, pour sa cruelle ambition,

tuer tant de pauvres hommes, vois les feux follets qui dansent: c'est la nuit où les

âmes des pauvres hommes tués dans les batailles quittent les limbes froids du

purgatoire pour se venir réchauffer à l'air tiède de la terre: c'est l'heure où tu peux

demander tout à Christ, qui est le Dieu des bons sorciers.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

474

- Les cendres battent sur mon coeur, dit Ulenspiegel. Si Christ pouvait montrer ces

sept dont les cendres jetées au vent feraient heureuse la Flandre & l'entier monde.

- Homme sans foi, dit Nele, tu les verras par le baume.

- Peut-être, dit Ulenspiegel montrant du doigt Sirius, si quelque esprit descend

de la froide étoile.

A ce geste, un feu follet voltigeant autour de lui s'attacha à son doigt, & plus il

s'en voulait défaire, plus le follet tenait ferme.

Nele, tachant de délivrer Ulenspiegel, eut aussi son follet au bout de la main.

Ulenspiegel, frappant sur le sien, disait:

- Réponds! es-tu l'âme d'un Gueux ou d'un Espagnol? Si tu es l'âme d'un Gueux,

va en paradis; si tu es celle d'un Espagnol, retourne en l'enfer d'où tu viens.

Nele lui dit:

- N'injurie point les âmes, fussent-elles des âmes de bourreaux.

Et, faisant danser son feu follet au bout de son doigt:

- Follet, disait-elle, gentil follet, quelles nouvelles apportes-tu du pays des âmes?

A quoi sont-elles empêchées là-bas? Mangent-elles & boivent-elles, n'ayant pas de

bouche? car tu n'en as point, follet mignon! ou bien ne prennent-elles la forme

humaine que dans le benoît paradis?

- Peux-tu, dit Ulenspiegel, perdre ainsi le temps à parler à cette flamme chagrine

qui n'a point d'oreilles pour t'entendre, ni de bouche pour te répondre?

Mais sans l'écouter:

- Follet, disait Nele, réponds en dansant, car je te vais interroger trois fois: une

fois au nom de Dieu, une fois au nom de madame la Vierge, & une fois au nom des

esprits élémentaires qui sont les messagers entre Dieu & les hommes.

Ce qu'elle fit, & le follet dansa trois fois.

Alors Nele dit à Ulenspiegel:

- Ote tes habits, je ferai de même: voici la boîte d'argent où est le baume de vision.

- Ce m'est tout un, répondit Ulenspiegel.

- Puis s'étant dévêtus & oints du baume de vision, ils se couchèrent nus l'un près

de l'autre sur l'herbe.

Les mouettes se plaignaient; la foudre grondait sourde dans le nuage où

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

475

brillait l'éclair; la lune montrait à peine entre deux nuées les cornes d'or de son

croissant; les feux follets d'Ulenspiegel & de Nele s'en furent danser avec les autres

dans la prairie.

Soudain Nele & son ami furent pris par la grande main d'un géant qui les jetait

en l'air comme des ballons d'enfants, les reprenait, les roulait l'un sur l'autre & les

pétrissait entre ses mains, les jetant dans les flaques d'eau entre les collines & les

en retirait pleins d'herbes marines. Puis les promenant ainsi dans l'espace, il chanta

d'une voix éveillant de peur toutes les mouettes des îles:

Ils veulent d'un oeil bigle,

Ces pucerons chétifs,

Lire les divins sigles

Que nous tenons captifs.

Lis, puce, le mystère;

Lis, pou, le mot sacré

Qui dans l'air, ciel & terre

Par sept clous est ancré

Et de fait, Ulenspiegel & Nele virent sur le gazon, dans l'air & dans le ciel, sept tables

d'airain lumineux qui y étaient attachées par sept clous flamboyants. Sur les tables

il était écrit:

Dans les fumiers germent les séves;

Sept est mauvais, mais sept est bon;

Diamants sortent du charbon;

De sots docteurs, sages élèves:

Sept est mauvais, mais sept est bon.

Et le géant marchait suivi de tous les feux follets, qui, susurrant comme des cigales,

disaient:

Regardez bien, c'est leur grand maître,

Pape des papes, roi des rois,

C'est lui qui mène César paître:

Regardez bien, il est de bois.

Soudain ses traits s'altérèrent, il parut plus maigre, triste & grand. Il tenait d'une

main un sceptre & de l'autre une épée. Il avait nom Orgueil.

Et jetant Nele & Ulenspiegel sur le sol, il dit:

- Je suis Dieu.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

476

Puis à côté de lui, montée sur une chèvre, parut une fille rougeaude, les seins nus,

la robe ouverte & l'oeil émérillonné: elle avait nom Luxure; vint alors une vieille juive

ramassant des coquilles d'oeufs de mouettes: elle avait nom Avarice; & un moine

gloutu goulu, mangeant des andouilles, s'empiffrant de saucisses & mâchonnant

sans cesse comme la truie sur laquelle il était monté: c'était la Gourmandise; vint

ensuite la Paresse, traînant la jambe, blême & bouffie, l'oeil éteint, que la Colère

chassait devant elle à coups d'aiguillon. La Paresse, dolente, se lamentait, & toute

en larmes, tombait de fatigue sur les genoux: puis vint la maigre Envie, à la tête de

vipère, aux dents de brochet, mordant la Paresse parce qu'elle avait trop d'aise; la

Colère parce qu'elle était trop vive; la Gourmandise parce qu'elle était trop repue;

la Luxure parce qu'elle était trop rouge; l'Avarice pour les coquilles; l'Orgueil parce

qu'il avait une robe de pourpre & une couronne. Et les follets dansaient tout autour.

Et parlant avec des voix d'hommes, de femmes, de filles & d'enfants plaintifs, ils

dirent, gémissant:

- Orgueil, père d'ambition, Colère, source de cruauté, vous nous tuâtes sur les

champs de bataille, dans les prisons & les supplices, pour garder vos sceptres &

vos couronnes! Envie, tu détruisis en leur germe bien de nobles & d'utiles pensées,

nous sommes les âmes des inventeurs persécutés; Avarice, tu changeas en or le

sang du pauvre populaire, nous sommes les esprits de tes victimes; Luxure,

compagne & soeur de meurtre, qui enfantas Néron, Messaline & Philippe, roi

d'Espagne, tu achètes la vertu & payes la corruption; nous sommes les âmes des

morts; Paresse & Gourmandise, vous salissez le monde, il faut vous en balayer;

nous sommes les âmes des morts.

Et une voix fut entendue disant:

Dans les fumiers germent les séves;

Sept est mauvais, mais sept est bon

A sots docteurs, sages élèves.

Pour avoir cendres & charbon,

Que sera le pou vagabond?

Et les follets dirent:

- Le feu c'est nous, la revanche des vieilles larmes, des douleurs du populaire;

la revanche des seigneurs chassant au gibier humain sur leurs terres; revanche

des batailles inutiles, du sang versé dans les prisons, des

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

477

hommes brûlés; des femmes, des filles enterrées vives; la revanche du passé

enchaîné & saignant. Le feu c'est nous; nous sommes les âmes des morts.

A ces mots les sept furent changés en statues de bois sans rien perdre de leur

forme première

Et une voix dit:

- Ulenspiegel, brûle le bois.

Et Ulenspiegel se tournant vers les follets:

- Vous qui êtes de feu, dit-il, faites votre office.

Et les follets en foule entourèrentles sept, qui brûlèrent & furent réduits en cendres.

Et un fleuve de sang coula.

De ces cendres sortirent sept autres figures; la première dit:

- Je me nommais Orgueil, je m'appelle Fierté noble. Les autres parlèrent aussi,

& Ulenspiegel & Nele virent d'Avarice sortir Économie; de Colère, Vivacité; de

Gourmandise, Appétit; d'Envie, Émulation, & de Paresse, Rêverie des poëtes & des

sages. Et la Luxure, sur sa chèvre, fut changée en une belle femme qui avait nom

Amour.

Et les follets dansèrent autour d'eux une ronde joyeuse.

Ulenspiengel & Nele entendirent alors mille voix d'hommes & de femmes cachés

sonores, ricassantes, qui, donnant un son pareil à celui de cliquettes, chantaient:

Quand sur la terre & quand sur l'onde

Ces sept transformés règneront,

Hommes, alors levez le front:

Ce sera le bonheur du monde.

Et Ulenspiegel dit: ‘Les esprits se gaussent de nous.’

Et une puissante main saisit Nele par le bras & la jeta dans l'espace.

Et les esprits chantèrent:

Quand le septentrion

Baisera le couchant,

Ce sera fin de ruines:

Cherche la ceinture.

- Las! dit Ulenspiegel: septentrion, couchant & ceinture. Vous parlez obscurément,

messieurs les Esprits.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

478

Et ils chantèrent ricassant:

Septentrion, c'est Neerlande;

Belgique, c'est le couchant;

Ceinture, c'est alliance;

Ceinture, c'est amitié.

- Vous n'êtes point fous, messieurs les Esprits, dit Ulenspiegel.

Et ils chantèrent ricassant derechef:

La ceinture, pauvret,

Entre Neerlande & Belgique,

Ce sera bonne amitié,

Belle alliance.

Met raedt

En daedt;

Met doodt

En bloodt.

Alliance de conseil

Et d'action,

De mort

Et de sang

S'il le fallait,

N'était l'Escaut,

Pauvret, n'était l'Escaut.

- Las! dit Ulenspiegel, tel est donc notre vie tourmentée: larmes d'hommes & rire

du destin.

Alliance de sang

Et de mort,

N'était l'Escaut.

repartirent ricassant les esprits.

Et une puissante main saisit Ulenspiegel & le jeta dans l'espace.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

479

1/1
Menu

Fazer anotação