Livre 3 — Chapitre XVIII La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 122 de 182
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Livre 3 — Chapitre XVIII

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Ulenspiegel arriva à Namur en mars. Il y vit Lamme qui, s'étant épris d'un grand

amour pour le poisson de Meuse, & notamment pour les truites, avait loué un bateau

& pêchait dans le fleuve par permission de la commune. Mais il avait payé cinquante

florins à la corporation des poissonniers.

Il vendit & mangea son poisson, & gagna à ce métier meilleure bedaine & un petit

sac de carolus.

Voyant son ami & compagnon cheminant sur les bords de la Meuse pour entrer

en la ville, il fut joyeux, poussa son batelet contre la rive, & gravissant la berge, non

sans souffle, il vint à Ulenspiegel. Bégayant d'aise:

- Te voilà donc, dit-il, mon fils, fils en Dieu, car mon arche pansale pourrait en

porter deux comme toi. Où vas-tu? Que veux-tu? Tu n'es pas mort sans doute?

As-tu vu ma femme? Tu mangeras du poisson de Meuse, le meilleur qui soit en ce

bas monde; ils font en ce pays des sauces à se manger les doigts jusques à l'épaule.

Tu es fier & superbe, ayant sur les joues le hâle des batailles. Le voilà donc mon

fils, mon ami Ulenspiegel, le gai vagabond.

Puis parlant bas:

- Combien as-tu tué d'Espagnols? Tu n'as pas vu ma femme dans leurs chariots

pleins de bagasses? Et le vin de Meuse si délicieux aux gens constipés, tu en boiras.

Es-tu blessé, mon fils? Tu restes donc ici, frais, dispos, alerte comme jeune aigle.

Et les anguilles, tu en goûteras. Nul goût de marécage. Baise-moi, mon bedon. Noël

à Dieu, que je suis aise!

Et Lamme dansait, sautait, soufflait & forçait à la danse Ulenspiegel.

Puis ils cheminèrent vers Namur. A la porte de la ville Ulenspiegel montra sa

passe signée du duc. Et Lamme le conduisit dans sa maison.

Tandis qu'il préparait le repas, il lui sit raconter ses aventures & lui narra les

siennes, ayant, disait-il, quitté l'armée pour suivre une fille qu'il pensait être sa

femme. Dans cette poursuite il était venu jusqu'à Namur. Et sans cesse il disait:

- Ne l'as-tu point vue?

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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- J'en vis d'autres très-belles, répondit Ulenspiegel, & notamment en cette ville, où

toutes sont amoureuses.

- De fait, dit Lamme, l'on me voulut avoir cent fois, mais je restai fidèle, car mon

coeur dolent est gros d'un seul souvenir.

- Comme ta bedaine de nombreuses platelées, répondit Ulenspiegel.

Lamme répondit:

- Quand je suis affligé il faut que je mange.

- Ton chagrin est sans trêve? demanda Ulenspiegel.

- Las oui! dit Lamme.

Et, tirant une truite d'une cuvelle:

- Vois, dit-il, comme elle est belle & ferme. Cette chair est rose comme celle de

ma femme. Demain nous quitterons Namur, j'ai un plein sachet de florins, nous

achèterons chacun un âne & nous nous en irons ainsi chevauchant vers le pays de

Flandre.

- Tu y perdras gros, dit Ulenspiegel.

- Mon coeur tire à Damme, qui fut le lieu où elle m'aima bien; peut-être y est-elle

retournée.

- Nous partirons demain, dit Ulenspiegel, puisqu'ainsi tu le veux.

Et de fait ils partirent montés chacun sur un âne & califourchonnant côte à côte.

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