Livre 2 — Chapitre XVI
Livre 2 — Chapitre XVI
Ulenspiegel étant à Gand au mois de l'orge, qui est octobre, vit d'Egmont revenant
de nopcer & festoyer en la noble compagnie de l'abbé de Saint-Bavon. D'humeur
chantante, il faisait rêvassant aller au pas son cheval. Soudain il avisa un homme
qui, tenant une lanterne allumée, marchait à côté de lui.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
216
- Que me veux-tu? demanda d'Egmont.
- Du bien, répliqua Ulenspiegel, bien de lanterne quand elle est allumée.
- Va-t'en & me laisse, répondit le comte.
- Je ne m'en irai pas, repartit Ulenspiegel.
- Tu veux donc recevoir un coup de fouet?
- J'en veux recevoir dix, si je puis vous mettre dans la tête une telle lanterne que
vous voyiez clair d'ici à l'Escurial.
- Il ne me chault de ta lanterne ni de l'Escurial, répondit le comte.
- Eh bien, moi, répondit Ulenspiegel, il me brûle de vous donner un bon avis.
Puis, prenant par la bride le cheval du comte, ruant & se cabrant:
- Monseigneur, dit-il, songez que maintenant vous dansez bien sur votre cheval
& que votre tête danse aussi très-bien sur vos épaules; mais le roi veut, dit-on,
interrompre cette belle danse, vous laisser votre corps, mais prendre votre tête &
la faire danser en des pays si lointains que vous ne la pourrez jamais rattraper.
Donnez-moi un florin, je l'ai gagné.
- Du fouet, si tu ne te retires, méchant donneur d'avis.
- Monseigneur, je suis Ulenspiegel, fils de Claes, brûlé vif pour la foi, & de Soetkin,
morte de douleur. Les cendres battant sur ma poitrine me disent que d'Egmont, le
brave soldat, peut avec la gendarmerie qu'il commande opposer au duc d'Albe ses
troupes trois fois victorieuses.
- Va-t'en, répondit d'Egmont, je ne suis point traître.
- Sauve les pays; seul tu le peux, dit Ulenspiegel.
Le comte voulut fouetter Ulenspiegel; mais celui-ci ne l'avait pas attendu &
s'enfuyait en criant:
- Mangez des lanternes, mangez des lanternes, messire comte. Sauvez les pays.
Un autre jour, d'Egmont ayant soif s'était arrêté devant l'auberge de In 't bondt
verkin - Au cochon bigarré, - tenu par une femme de Courtrai, mignonne commère
nommée Musekin, la Petite Souris.
Le comte, se dressant sur ses étriers, cria:
- A boire!
Ulenspiegel, qui servait la Musekin, vint près du comte en tenant d'une main un
hanap d'étain & de l'autre un plein flacon de vin rouge.
Le comte le voyant: - Te voilà, dit-il, corbeau de noir augure?
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
217
- Monseigneur, répondit Ulenspiegel, si mon augure est noir, c'est qu'il est mal lavé;
mais me direz-vous quel est le plus rouge du vin qui entre par le gosier ou du sang
qui jaillit par le cou? C'est ce que demandait ma lanterne.
Le comte ne répondit point, but, paya & partit.