Livre 3 — Chapitre XIV La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 118 de 182
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Livre 3 — Chapitre XIV

Livre 3 — Chapitre XIV

Ulenspiegel & Riesencraft ayant pris des seconds, ceux-ci dirent que les deux

soudards se battraient à pied jusqu'à ce que mort s'ensuivît, s'il plaisait au vainqueur,

car telles étaient les conditions de Riesencraft.

Le lieu du combat était une petite bruyère.

Dès le matin, Riesencraft se vêtit de son costume d'archer. Il mit la salade à

gorgerin, sans visière, & une chemise de maille sans manches. L'autre chemise

s'en allant par morceaux, il la plaça dans sa salade pour en faire au besoin de la

charpie. Il se munit de l'arbalète de bon bois des Ardennes, d'une trousse de trente

flèches, d'une dague longue, mais non d'une épée à deux mains, qui est épée

d'archer. Et il vint au champ de combat monté

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

t.o. 258

Paul Van der Vin. del et sculps. J. Bouwens. imp. Brux.

RIESENCRAFT LE GAUCHER.

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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sur son destrier, portant sa selle de guerre & le chanfrein de plumes, & tout bardé

de fer.

Ulenspiegel se fit un armement de gentilhomme d'armes: son destrier fut un âne;

sa selle furent les jupes d'une fille folle; le chanfrein orné de plumes fut en osier,

garni au-dessus de beaux copeaux bien voltigeants. Sa barde fut de lard, car,

disait-il, le fer coûte trop, l'acier est hors de prix, & quant au cuivre, on en a fait tant

de canons, ces jours derniers, qu'il n'en reste plus de quoi armer un lapin en bataille.

Il mit en guise de couvre-chef une belle salade que les limaçons n'avaient point

encore mangée; la salade était surmontée d'une plume de cygne, pour le faire

chanter s'il trépassait.

Son estoc, raide & léger, fut un bon, long, gros bâton de sapin, au bout duquel il

y avait un balai de branches du même bois. Au côté gauche de sa selle pendait son

couteau, qui était de bois pareillement; au côté droit se balançait sa bonne masse

d'armes, qui était de sureau, surmontée d'un navet. Sa cuirasse était toute de

défauts.

Quand il vint ainsi accoutré au champ de combat, les seconds de Riesencraft

éclatèrent de rire, mais celui-ci demeura confit en son aigre trogne.

Il fut alors demandé par les seconds d'Ulenspiegel, à ceux de Riesencraft, que

l'Allemand ôtât tout son armement de mailles & de fer, vu qu'Ulenspiegel n'était

armé que de loques. Ce à quoi Riesencraft consentit. Les seconds de Riesencraft

demandèrent alors à ceux d'Ulenspiegel d'où il venait qu'Ulenspiegel fût armé d'un

balai.

- Vous m'octroyâtes le bâton, mais vous ne me défendîtes point de l'égayer de

feuillage.

- Fais comme tu l'entends, dirent les quatre seconds.

Riesencraft ne sonnait mot & tailladait à petits coups de son estoc les plantes

maigres de la bruyère.

Les seconds l'engagèrent à remplacer son estoc par un balai, pareillement à

Ulenspiegel.

Il répondit:

- Si ce bélitre a choisi de son plein gré une arme aussi inaccoutumée, c'est qu'il

croit pouvoir défendre sa vie avec elle.

Ulenspiegel disant dereches qu'il voulait se servir de son balai, les quatre seconds

convinrent que tout était bien.

Ils étaient tous deux en présence, Riesencraft sur son cheval bardé de fer,

Ulenspiegel sur son baudet bardé de lard.

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Ulenspiegel s'avança au milieu du champ. Là, tenant son balai comme une lance:

- Je trouve, dit-il, plus puants que peste, lèpre & mort, cette vermine de méchants,

lesquels en un camp de soudards bons compagnons, n'ont d'autres soucis que de

promener partout leur aigre trogne & leur bouche baveuse de colère. Où ils se

tiennent, le rire n'ose se montrer & les chansons se taisent. Il leur faut toujours

grommeler ou se battre, introduisant ainsi, à côté du combat légitime pour la patrie,

le combat singulier, qui est ruine d'armée & joie de l'ennemi. Riesencraft, ci-présent,

occit pour d'innocentes paroles vingt & un hommes, sans qu'il ait jamais fait dans

la bataille ou l'escarmouche un acte de bravoure éclatant, ni mérité par son courage

la moindre récompense. Or, il me plaît de brosser aujourd'hui à contre-poil le cuir

pelé de ce chien hargneux.

Riesencraft répondit:

- Cet ivrogne a rêvé de belles choses sur l'abus des combats singuliers; il me

plaira aujourd'hui de lui fendre la tête, pour montrer à un chacun qu'il n'a que du

foin dans la cervelle.

Les seconds les forcèrent à descendre de leurs montures. Ce que faisant,

Ulenspiegel laissa tomber de sa tête la salade que l'âne mangea coîment; mais le

baudet fut interrompu en cette besogne par un coup de pied que lui bailla un second

pour le faire sortir de l'enceinte du champ de combat. Il en fut fait de même au

cheval. Et ils s'en allèrent ailleurs, paître de compagnie.

Alors, les seconds, portant balai, - c'étaient ceux d'Ulenspiegel, - & les autres,

portant estoc, - c'étaient ceux de Riesencraft, - donnèrent, en sifflant, le signal du

combat.

Et Riesencraft & Ulenspiegel s'entre-battirent furieusement, Riesencraft frappant

de son estoc, Ulenspiegel parant de son balai; Riesencraft jurant par tous les diables,

Ulenspiegel s'enfuyant devant lui, vaguant par la bruyère obliquement &

circulairement, zigzaguant, tirant la langue, faisant mille autres grimaces à

Riesencraft, qui perdait le souffle & frappait l'air de son estoc comme un soudard

affolé. Ulenspiegel le sentit près de lui, se retourna soudain, & lui bailla de son balai

sous le nez un grand coup. Riesencraft tomba bras & jambes étendus comme une

grenouille en son trépassement.

Ulenspiegel se jeta sur lui, lui balaya la face à poil & à contre-poil, sans pitié,

disant:

- Crie grâce, ou je te fais manger mon balai!

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Et il le frottait & refrottait sans cesse, au grand plaisir des assistants, & disait toujours:

- Crie grâce, ou je te le fais manger!

Mais Riesencraft ne pouvait crier, car il était mort de rage noire.

- Dieu ait ton âme, pauvre furieux! dit Ulenspiegel.

Et il s'en fut brassant mélancolie,

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