Livre 5 — Chapitre IV La Légende d’Ulenspiegel · Capítulo 175 de 182
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Livre 5 — Chapitre IV

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Toutefois il parut se guérir.

Tous les samedis les Gueux le voyaient mesurant la taille du moine avec une

longue lanière de cuir.

Le premier samedi, il dit:

- Quatre pieds.

Et se mesurant, il dit:

- Quatre pieds & demi.

Et il parut mélancolique.

Mais, parlant du moine, le huitième samedi il fut joyeux & dit:

- Quatre pieds trois quarts.

Et le moine fâché, quand il prenait sa mesure, lui disait:

- Que me veux-tu, gros homme?

Mais Lamme, lui tirant la langue, ne sonnait mot.

Et sept fois par jour, les matelots & soudards le voyaient venir avec quelque

nouveau plat, disant au moine:

- Voici des fèves grasses au beurre de Flandre: en mangeas-tu de pareilles en

ton couvent? Tu as bonne trogne, on ne maigrit pas sur ce navire. Ne te sens-tu

point pousser des coussins de graisse dans le dos? bientôt pour te coucher tu

n'auras plus besoin de matelas.

Au second repas du moine:

- Tiens, disait-il, voilà des koeke-backen à la façon de Bruxelles, ceux de France

disent crêpe, car il les portent au couvre-chef en signe de deuil: celles-ci ne sont

point noires, mais blondes & dorées au four: vois-tu le beurre en ruisseler? il sera

ainsi de ta bedaine.

- Je n'ai pas faim, disait le moine.

- Il faut que tu manges, disait Lamme: penses-tu que ce soient des crêpes de

sarrasin? c'est de pur froment, mon père, père en graisse, de la fleur de froment,

mon père aux quatre mentons: je vois déjà pousser le cinquième, & mon coeur est

joyeux. Mange.

- Laisse-moi en repos, gros homme, disait le moine.

Lamme, devenant colère, répondait:

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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- Je suis le maître de ta vie: préfères-tu la corde à une bonne écuelle de purée de

pois aux croûtons, comme je t'en vais apporter une tantôt?

Et venant avec l'écuelle:

- La purée de pois, disait Lamme, aime à être mangée en compagnie: aussi

viens-je de lui adjoindre des knoedels du pays d'Allemagne, belles boulettes de

farine de Corinthe, jetées toutes vives dans l'eau bouillante: elles sont pesantes,

mais font du lard. Mange tant que tu peux; plus tu mangeras, plus ma joie sera

grande: ne fais point le dégoûté, ne souffle point si fort comme si tu en avais trop:

mange. Ne vaut-il pas mieux manger que d'être pendu? Voyons ta cuisse! elle

engraisse pareillement; deux pieds sept pouces de rondeur. Quel est le jambon qui

en mesure autant?

Une heure après, il revenait près du moine:

- Tiens, disait-il, voici neuf pigeons: on les a abattus pour toi, ces bêtes innocentes

qui, sans crainte, volaient au-dessus des navires: ne les dédaigne point, je leur ai

mis dans le ventre une boulette de beurre; de la mie de pain; de la muscade râpée,

des clous de girofle pilés en un mortier de cuivre reluisant comme ta peau: monsieur

du soleil est tout joyeux de se pouvoir mirer en une face aussi claire que la tienne,

à cause de la graisse, de la bonne graisse que je te fis.

Au cinquième repas il venait lui porter un waterzooy.

- Que penses-tu, lui disait-il, de ce hochepot de poisson? La mer te porte & te

nourrit; elle n'en ferait pas plus pour sa royale Majesté. Oui, oui, je vois pousser le

cinquième menton visiblement, un peu plus du côté gauche que du côté droit: il

faudra engraisser ce côté disgracié, car Dieu nous dit: ‘Soyez justes à un chacun.’

Où serait la justice, si ce n'est dans une équitable distribution de graisse? Je

t'apporterai à ton sixième repas des moules, ces huîtres du pauvre monde, comme

on n'en servit jamais en ton couvent: les ignorants les font bouillir & les mangent

ainsi; mais ce n'est que le prologue de fricassée: il les faut ensuite ôter des coquilles,

mettre leurs corps délicats dans un poêlon, de là les étuver doucement avec du

céléri, de la muscade & de la girofle, & lier la sauce avec de la bière & de la farine,

& les servir avec des rôties au beurre. Je les fis ainsi pour toi. Pourquoi les enfants

doivent-ils à leurs pères & mères une si grande reconnaissance? Parce qu'ils leur

ont donné l'abri, l'amour, mais surtout la nourriture: tu dois donc m'aimer comme

ton père & ta mère, & comme à eux

Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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tu me dois reconnaissance de gueule: ne roule donc point contre moi des yeux si

farouches.

Je t'apporterai tantôt une soupe à la bière & à la farine, bien sucrée, avec force

canelle. Sais-tu pourquoi? Pour que ta graisse devienne transparente & tremble sur

ta peau: on la voit telle quand tu t'agites. Maintenant voici que sonne le couvre-feu:

dors en paix, sans souci du lendemain, certain de retrouver tes repas onctueux &

ton ami Lamme pour te les bailler sans faute.

- Va-t'en & laisse-moi prier Dieu, disait le moine.

- Prie, disait Lamme, prie en joyeuse musique de ronflements:la bière & le sommeil

te feront de la graisse, de la bonne graisse. Moi je suis aise.

Et Lamme s'allait mettre au lit.

Et les matelots & soudards lui disaient:

- Qu'as-tu donc à nourrir si grassement ce moine qui ne te veut aucun bien?

- Laissez-moi faire, disait Lamme, j'accomplis un grand oeuvre.

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